January 29, 2026

ENTRETIEN. Terrorisme : "La menace est aujourd’hui plus diffuse…" faut-il craindre des attentats en France après l’évasion de djihadistes en Syrie

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Le chaos sécuritaire dans le nord-est syrien, marqué par l’évasion de nombreux djihadistes en janvier, fait craindre le retour dans la clandestinité de dizaines de ressortissants français. Elizabeth Sheppard Sellam, maîtresse de conférence à l’Université de Tours, répond aux interrogations qui planent à la suite de ces évènements. Entretien.

Après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est désormais sous l’autorité du gouvernement de transition dirigé par Ahmad al-Charaa et le pays entre dans une ère d’incertitudes. Entre le 19 et 21 janvier, les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) se sont retirés des prisons qu’ils administraient dans le nord-est du pays et où étaient détenus des milliers de djihadistes, dont des Français, rapporte TF1. Problème, les affrontements entre les FDS et les forces gouvernementales syriennes ont laissé le sort des prisons entre les mains… des détenus.

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A l’intérieur de celle d’Al Shaddadi, plusieurs photographies montrent de nombreux vêtements orange, appartenant aux détenus, qui jonchent le sol. S’il est impossible de déterminer combien de djihadistes ont pu s’évader de manière formelle, des Français pourraient compter parmi les évadés. Elizabeth Sheppard Sellam, chercheuse en politiques et relations Internationales et maîtresse de conférence à l’Université de Tours, livre son analyse de la situation pour La Dépêche du Midi.

Quelle est la situation actuelle en Syrie ?

Elizabeth Sheppard Sellam : Ce qu’on voit aujourd’hui dans le nord-est syrien, c’est une recomposition rapide et instable. Le système qui existait depuis 2019, avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) comme pivot de la sécurité des camps et des prisons, est en train de se fragiliser. On ne passe pas du contrôle au chaos absolu, mais on change d’acteur, et on le fait dans une période où tout est encore très peu stabilisé.

Les Français et Européenns peuvent-ils de nouveau collaborer avec Damas ?

Il faut vraiment sortir des schémas anciens. On n’est plus dans une logique de tabou politique absolu. Le nouveau gouvernement syrien essaie clairement de se présenter comme un interlocuteur responsable, notamment vis-à-vis des Américains et des Israéliens. Il cherche de la crédibilité, de la reconnaissance, et une forme de normalisation. Montrer qu’il peut “gérer” le dossier des détenus de Daesh fait partie de cette stratégie. La vraie question n’est plus “peut-on parler aux autorités syriennes ?”, mais “peut-on travailler avec elles avec un minimum de fiabilité opérationnelle ?”.

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Que peut-on dire de l’évasion de nombreux djihadistes des prisons du nord-est du pays, dont certains seraient Français ?

Il faut accepter une chose : il n’y a pas de chiffre unique, clair et figé sur ces Français détenus. Depuis des années, on travaille avec des ordres de grandeur. Dans mes souvenirs, on est sur une fourchette autour de 110 à 120 adultes français encore présents dans la zone syro-irakienne après les grandes vagues de rapatriement. Entre les décès, les transferts, les rapatriements ponctuels et les mouvements internes, ces chiffres évoluent en permanence. Et avec la situation actuelle, ils sont encore plus difficiles à vérifier.

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En revanche, on est certain que plusieurs dizaines ont été envoyés en Irak…

Exactement, il existe un point très solide : le transfert de 47 ressortissants français vers l’Irak en 2025. Détenus par les forces kurdes, ils avaient été remis aux autorités pour des enquêtes et poursuites judiciaires.

Doit-on craindre que des combattants de Daesh soient dans la nature ?

Le risque sécuritaire est réel, mais il ne faut pas le projeter avec les schémas de 2015. Des combattants français de Daesh qui échapperaient au contrôle représenteraient évidemment un danger potentiel, parce qu’ils peuvent avoir une expérience de combat, des réseaux, une capacité à la clandestinité. Mais Daesh n’a plus d’État territorial, plus de capacité industrielle de projection, plus de structure centralisée capable d’organiser des attentats de masse depuis la Syrie comme à l’époque. La menace est aujourd’hui plus diffuse, plus fragmentée, plus opportuniste. Elle s’appuie désormais sur des micro-réseaux autonomes et une “inspiration à distance” via les réseaux sociaux, rendant la détection plus complexe.

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En quoi la situation actuelle rappelle-t-elle le contexte d’années passées, et sommes-nous mieux préparés aujourd’hui à détecter des retours clandestins ?

Par rapport à 2015, il existe à la fois des ressemblances et des différences très nettes. La centralité de la zone syro-irakienne et le rôle des vétérans restent des constantes. Mais ce qui a profondément changé, ce sont les capacités de détection, la coopération judiciaire et le suivi des profils radicalisés. On est objectivement mieux armés. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de risque, surtout dans une phase de transition politique et sécuritaire aussi instable, mais on n’est plus dans la même vulnérabilité structurelle qu’il y a dix ans.

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