Blocages d’axes majeurs, verbalisations, évacuations et interdictions de manifester : face à la mobilisation agricole, le préfet de la Haute-Garonne et d’Occitanie, Pierre-André Durand, assume une ligne de fermeté pour contenir les perturbations.
Quelle est votre ligne rouge face aux manifestations agricoles qui ont bravé votre arrêté d’interdiction ?
Je rappelle qu’il existait deux séries d’interdictions : d’une part, une interdiction de circulation des tracteurs, zonale et départementale, et d’autre part, l’interdiction de manifester à Toulouse. L’objectif était d’éviter que les manifestants n’investissent le périphérique et la ville. Ces tentatives ont pu être empêchées, mais cela a entraîné des blocages sur les grands axes autoroutiers et les nationales. À cette occasion, certains comportements ont été dégradants : glissières de sécurité coupées, dépôts de matériaux, incendies de végétaux ou d’arbres. Ces faits ont logiquement conduit à des actions des forces de l’ordre, avec environ soixante verbalisations.
Les agriculteurs dénoncent une réponse disproportionnée, voire répressive. Assumez-vous un changement de doctrine ?
Non, il n’y a rien de disproportionné. L’interdiction de manifester avait été clairement annoncée. Lorsqu’on prend une telle décision, c’est parce que des troubles à l’ordre public sont redoutés. Ces troubles se sont malheureusement vérifiés, avec des dégradations et des désordres dans le fonctionnement de l’agglomération toulousaine. L’opinion publique a d’ailleurs exprimé son mécontentement. Mais il n’y a aucun changement de doctrine. Le droit de manifester est constitutionnellement garanti, mais il s’exerce dans le cadre fixé par la loi. Or, cette manifestation n’avait pas été déclarée dans les formes : pas de dépôt trois jours avant, pas de parcours défini, pas d’organisateur nommément désigné, ni de durée précisée. Par ailleurs, des dégradations ont eu lieu peu avant.
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Que dites-vous aux automobilistes pris en otage par cette crise ?
Je tiens à éviter toute opposition entre les agriculteurs et le reste de la société. Les actions violentes sont contre-productives : elles exaspèrent la population, comme on l’a vu hier à Toulouse, et elles coûtent cher en dégâts matériels, à la charge du contribuable.
Pouvez-vous chiffrer les dégâts provoqués par les différentes mobilisations ?
Nous en sommes aux premières estimations : environ 185 000 € dans le Tarn-et-Garonne, 150 000 € dans le Gers, près d’un million dans l’Ariège, un million dans les Hautes-Pyrénées. La direction des routes de l’État évalue à environ 100 000 € les réparations et dégagements, parfois de matériaux polluants comme des huiles, pneus ou amiante. À l’échelle régionale, on approche les trois millions d’euros. Ces dégâts sont à la charge du contribuable, d’où le caractère contre-productif de ces actions.
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Pourquoi le barrage des “Ultras de la 64″ est-il toléré depuis un mois alors que d’autres ont été évacués en 24 heures ?
Ce barrage a une histoire particulière. Ses occupants n’ont jamais été violents ni dégradants. Ils quittent les lieux en les laissant impeccables. Cela ne justifie pas la durée du blocage, mais explique une certaine tolérance. Cependant, si cette occupation se prolonge, elle devient une forme de violence par le dérangement qu’elle cause. Elle devra donc cesser prochainement.
Considérez-vous Jérôme Bayle comme un interlocuteur politique ou le responsable d’un blocage illégal ?
Le blocage est clairement illégal, même s’il est non violent. Il doit cesser rapidement. C’est un interlocuteur associatif. Il préside une association loi 1901 et a une représentativité infradépartementale, limitée à la moitié sud du département. Il faut distinguer l’aura médiatique de la représentativité réelle.
Pourquoi maintenir l’abattage total alors que la vaccination est en cours ?
Pour éradiquer la maladie, la vaccination est nécessaire, mais selon les scientifiques, notamment ceux de l’École vétérinaire de Toulouse, il faut atteindre environ 75 % de bêtes vaccinées sur 95 % des élevages. La protection vaccinale est effective seulement 21 jours après la vaccination. Des travaux scientifiques sont en cours pour valider cette piste, commandés par la ministre dès le 23 décembre. Les résultats sont attendus dans quelques semaines. En attendant, l’abattage total reste nécessaire. Pour en limiter les conséquences, le gouvernement a mobilisé massivement les vétérinaires, y compris retraités, élèves, pompiers et militaires. En Haute-Garonne, 95 % des bêtes seront vaccinées d’ici vendredi soir, et près de 100 % d’ici lundi. C’est cette course à la vaccination qui permettra de sortir de la logique d’abattage total.
Pouvez-vous garantir qu’un éleveur au troupeau vacciné ne verra pas ses bêtes abattus à la moindre suspicion ?
Non, pas à ce stade. Nous avons des suspicions régulières, qui peuvent révéler soit une contamination, soit une simple réaction vaccinale. En Haute-Garonne, deux élevages ont été abattus. Sur 28 suspicions reçues par la DDPP, 18 l’ont été après la vaccination des animaux. Sur ces 18 suspicions post-vaccination, toutes se sont révélées négatives. Plus le temps passe, moins le risque est élevé.
Quelle issue voyez-vous à cette crise agricole ?
Je vois plusieurs leviers. D’abord, la vaccination, qui rassurera les éleveurs. Ensuite, les mesures techniques annoncées par le gouvernement, comme l’interdiction d’importer certains produits non conformes aux normes françaises ou la révision des taxes sur les engrais. Enfin, la démarche “Occitanie, territoire d’expérimentation”, validée par le président de la République le 12 novembre. Elle vise à identifier les blocages rencontrés par les agriculteurs – en matière d’eau, d’environnement, d’urbanisme, de réglementation – et à proposer des modifications précises des textes concernés. J’ai saisi les 13 préfets et vais saisir les chambres d’agriculture et les syndicats pour recueillir leurs propositions. L’objectif est de formuler, avant l’été, des propositions concrètes pour faciliter la vie des agriculteurs et renforcer leur compétitivité. C’est un travail de fond, concret et constructif.
Si les blocages reprennent, notamment sur le périphérique toulousain, resterez-vous sur une ligne de fermeté ?
S’il y a des infractions, comme des dégradations et des délits d’entrave, la réponse sera oui. En revanche, si des manifestations sont déclarées dans les formes légales, discutées avec l’administration et sans dégradation, le dialogue est évidemment ouvert.

