Invité, en sa qualité de président de la Compagnie des amandes, des conférences sur la souveraineté alimentaire lancées par Annie Genevard en décembre dernier, l’ancien ministre de l’Économie et du Redressement productif, Arnaud Montebourg, détaille ses propositions : relocaliser des productions, augmenter les surfaces cultivées et s’attaquer au pouvoir des centrales d’achat pour défendre les agriculteurs.
Vous avez participé aux conférences pour la souveraineté alimentaire. Quel en était l’objectif ?
Il est extrêmement utile, pour l’intérêt national, que le ministère de l’Agriculture se préoccupe de l’ensemble du champ productif agricole. L’enjeu, c’est la souveraineté alimentaire : défendre une balance commerciale agricole qui se dégrade et rétablir, autant que possible, notre indépendance dans l’approvisionnement des Français. La question est simple : qui va nous nourrir dans vingt ans si les paysans ne vivent plus de leur travail ?
Sur quels sujets avez-vous travaillé précisément ?
J’avais en charge, à titre personnel, les productions végétales spécialisées : le lin, le houblon, l’oléiculture, l’apiculture, l’horticulture, les pépinières, les plantes à parfum, aromatiques et médicinales. C’est un secteur vaste, auquel on ne pense pas toujours, mais derrière, il y a beaucoup d’agriculteurs et toute une industrie, des compléments alimentaires à la cosmétique.
La France est-elle vraiment dépendante dans ces filières ?
Oui, très. À l’exception du lin, dont nous sommes le premier producteur mondial, les taux de dépendance sont élevés. Nous importons environ 95 % de l’huile d’olive que nous consommons. Pour les fleurs coupées, c’est près de 90 %. Mis bout à bout, cela pèse sur notre balance commerciale et contribue à une forme de désertification agricole.
Que proposez-vous pour inverser la tendance ?
Nous avons travaillé à des stratégies concrètes pour reconstituer notre indépendance et se remettre à planter en France. Prenez le houblon : l’Allemagne cultive 22 000 hectares, nous à peine 750. L’objectif est de doubler les surfaces. Même logique pour l’oléiculture, où nous voulons reconquérir des parts de marché face à l’Espagne. Sur certaines plantes aromatiques, les projets portent sur des dizaines de milliers d’hectares supplémentaires.
Certaines centrales d’achat abusent de leur position dominante
Cela suppose des reconversions agricoles pour des filières qui seraient en difficulté aujourd’hui ?
C’est possible oui. Une analyse pédoclimatique montre que le changement climatique va imposer des mouvements importants. Certaines cultures devront évoluer. Nous avons par exemple évoqué la possibilité pour les viticulteurs en difficulté de diversifier leurs revenus grâce à d’autres productions adaptées à leurs terroirs. Mais cela ne se décrète pas : il faut des rémunérations attractives. C’est ce que nous avons réussi à faire avec la Compagnie des amandes que je dirige. Lorsque nous avons proposé de relocaliser l’amandier en France, 7 500 hectares de candidatures ont été déposés. Pourquoi ? Parce que la rémunération était attractive. Pour financer de nouveaux hectares, soutenir la recherche et structurer les filières, il faut des opérateurs solides, capables de défendre les producteurs.
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Les agriculteurs dénoncent aussi des “impasses techniques”.
C’est un point central. On a interdit en France certains produits phytosanitaires sans interdire l’importation de denrées produites avec ces mêmes produits à l’étranger. C’est absurde. Résultat : quand ils ne peuvent plus soigner leurs cultures, ils arrachent. On perd des hectares et on accroît notre dépendance en consommant les produits traités des autres. Il faut financer la recherche d’alternatives bio-naturelles, aujourd’hui insuffisamment soutenue.
Vous mettez aussi en cause les centrales d’achat de la grande distribution.
Bien sûr, parce que certaines – pas toutes – sont en abus de position dominante. Elles exigent des baisses de prix permanentes, ce qui appauvrit les agriculteurs. Pour moi, elles devraient être sanctionnées, voire démantelées. Ce n’est pas un problème ponctuel, mais structurel : la concentration a créé des oligopoles.
Elles répondent qu’elles défendent le pouvoir d’achat.
Défendre le pouvoir d’achat en détruisant l’appareil productif agricole n’a aucun sens. Si demain nous n’avons plus d’agriculteurs, nous n’aurons plus rien à vendre, sinon des produits importés de moindre qualité. La souveraineté a un prix. Si nous voulons des produits sains et des paysans qui vivent de leur travail, la société doit l’accepter et les soutenir.
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Comment agir concrètement ?
Il faut saisir l’Autorité de la concurrence en cas d’abus, infliger des amendes dissuasives, imposer des réformes structurelles si nécessaire. Toutes les centrales ne sont pas concernées, mais celles qui abusent doivent être remises à leur place.
Qu’attendre en termes d’annonces pour le Salon de l’Agriculture qui s’ouvre ce samedi ?
Chaque filière y présentera les objectifs qui ont été définis aux conférences pour la souveraineté alimentaire, autour de la ministre. Il y aura des ambitions chiffrées pour chacune des filières. Et au-delà de ça, même en l’absence des bovins cette année, le Salon reste un rendez-vous incontournable.

