Donald Trump est devenu un obstacle pour l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en France et en Europe. Nous devons nous en servir.
Au début de l’année dernière, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche avait été salué par le Rassemblement national et toute l’extrême droite. On se souvient en particulier de la sortie de Jordan Bardella en février 2025 au sujet du vent de liberté qui se serait mis à souffler sur les démocraties occidentales grâce au président américain… Pendant quelques mois, l’effet Trump avait semblé pouvoir booster l’extrême droite en France comme en Europe : enfin quelqu’un qui, à la tête d’un pays ami – et pas n’importe lequel, le plus puissant du monde –, n’avait pas peur d’être masculiniste, xénophobe, antiécolo, autoritaire…
Mais rapidement, avec les droits de douane exorbitants imposés sur les produits européens, la collusion avec Vladimir Poutine pour imposer une capitulation à l’Ukraine, et la menace d’envahir militairement le Groenland, territoire dépendant du Danemark, Donald Trump est devenu un boulet pour l’extrême droite. Il n’est pas facile en effet de se prétendre nationalistes et souverainistes tout en soutenant l’action d’un type qui passe son temps à agresser votre propre pays. Surtout en France où, passé gaulliste oblige, quasiment personne, même à droite, n’a jamais considéré les Etats-Unis comme un modèle à suivre.
De ce fait, l’extrême droite essaie aujourd’hui de se distancier autant que possible de Donald Trump. Jordan Bardella fait de grands discours au Parlement européen pour défendre la souveraineté européenne face aux Etats-Unis. Marine Le Pen est même allé jusqu’à condamner publiquement l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela. Le RN suit, avec Donald Trump, le chemin qu’il avait emprunté avec Vladimir Poutine après l’invasion de l’Ukraine. Après avoir longtemps chanté ses louanges, accepté son argent et recherché sa proximité, le RN se défend aujourd’hui d’entretenir le moindre lien avec lui.
Sur le plan du positionnement géopolitique, le RN peut parvenir dans une certaine mesure à limiter la casse. Ses cadres ne vont sans doute pas hésiter à multiplier les déclarations à tonalité gaullienne et éviter de s’afficher aux côtés des pontes trumpistes et de leurs relais européens. De la même manière qu’ils ont fait profil bas sur la question ukrainienne (même si le RN vient, une fois de plus, de voter contre le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine au Parlement Européen).
C’est la politique intérieure de Trump qui a l’effet le plus négatif
Il y a cependant un domaine où l’effet Trump sera nécessairement très négatif pour l’extrême droite : le président américain a ruiné tous les efforts de dédiabolisation réalisés depuis vingt-cinq ans par le RN. Il montre en effet quotidiennement, et de façon particulièrement crue, à quoi mène la victoire de l’extrême droite dans un pays doté, comme la France, d’un pouvoir exécutif fort. Et cela alors même que tout le monde considérait que les contre-pouvoirs susceptibles de limiter l’action du président étaient nettement plus puissants aux Etats-Unis que dans la France de la Vᵉ République. Le RN aura beaucoup de mal à se dépêtrer de ce sparadrap.
Jour après jour, Donald Trump illustre à quel point la démocratie et les libertés sont en réalité fragiles. Avec les exactions de l’ICE, le détournement de la justice américaine, la mise au pas des médias et des réseaux sociaux, les poursuites contre ses adversaires politiques… il montre combien les droits et libertés de chacun, et pas simplement ceux des Noirs, des Arabes ou des homosexuels, peuvent être remis en cause en l’espace de quelques mois. Il démontre que la démocratie peut, beaucoup plus aisément qu’on ne le pensait, être mise à bas dès lors que l’extrême droite arrive à la tête d’un pays. Même quand celui-ci dispose d’une longue et solide tradition en la matière.
En France, on avait assisté toutes ces dernières années à une acclimatation croissante à l’idée d’une victoire inéluctable de l’extrême droite. De plus en plus de patrons, de notables, de hauts fonctionnaires, de responsables politiques conservateurs… avaient fini par gober la fable de la dédiabolisation du RN et étaient prêts à lui laisser les clefs du camion. Le réflexe de « front républicain » face à l’extrême droite apparaissait de plus en plus comme une relique ringarde d’un passé révolu. Le basculement le plus spectaculaire, et le plus inquiétant, sur ce plan a été celui d’une partie non négligeable (majoritaire ?) du camp macroniste. Alors qu’Emmanuel Macron avait été élu en 2017 sur une promesse centrale – faire reculer le RN – ses gouvernements successifs et ses élus se sont mis à reprendre de plus en plus souvent les thématiques et le discours de l’extrême droite et à rechercher en priorité son accord au Parlement plutôt que d’essayer de faire des compromis avec la gauche. Même si, sur ce plan, Sébastien Lecornu a quelque peu redressé la barre par rapport à ses prédécesseurs à l’occasion du débat budgétaire pour 2026.
Donald Trump rappelle à celles et ceux, nombreux, qui en France ont oublié les leçons durement apprises par nos voisins allemands ou italiens au siècle dernier, qu’il ne faut jamais jouer avec les allumettes de l’extrême droite. On s’y brûle toujours. Donald Trump place aujourd’hui devant leurs responsabilités chacun de ces notables prêts à confier les clefs du pays au RN. Veulent-ils vraiment mettre en place une ICE qui tue les citoyens dans nos rues ? Veulent-ils vraiment placer des Pam Bondi, des Kash Patel et des Pete Hegseth à la tête de la justice, de la police et de l’armée en France ? Veulent-ils vraiment confier toutes nos données personnelles et le contrôle de toutes nos relations à des Peter Thiel ou leur équivalent ? Veulent-ils vraiment pousser eux aussi les Français vers la guerre civile ? Bref, veulent-ils vraiment d’un trumpisme à la française ?
BIO EXPRESS
Guillaume Duval, coprésident du club Maison commune et ex-rédacteur en chef d’« Alternatives économiques », a été speechwriter de Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et ex-vice-président de la Commission.
Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

