Une note du CEPREMAP analyse les effets politiques de la fermeture des bars-tabacs en France. En croisant 18 000 fermetures observées entre 2002 et 2022 avec les résultats électoraux sur vingt-cinq ans, l’étude met en évidence une progression graduelle et durable du vote RN, particulièrement marquée dans les communes rurales.
La fermeture des cafés et bars de village est généralement abordée comme un phénomène patrimonial ou économique. Une note de l’Observatoire du bien-être du Centre d’Études Prospectives d’Économie Mathématique Appliquées à la Planification (CEPREMAP) en propose une lecture politique, fondée sur l’analyse conjointe de données administratives et électorales. L’étude, signée par Hugo Subtil, chercheur à l’Université de Zurich, repose sur le suivi de près de 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, croisées avec les résultats des élections législatives et présidentielles sur une période de vingt-cinq ans.
L’impact sur le vote en faveur du Rassemblement national est progressif
Premier enseignement : l’effet électoral associé à la fermeture d’un bar-tabac est faible à court terme, mais s’accroît avec le temps. Lors de la première élection suivant la fermeture, l’impact sur le vote en faveur du Rassemblement national est quasi nul. Il devient mesurable à moyen terme : + 0,23 point cinq ans après la fermeture, + 0,67 point après dix ans, + 0,92 point après quinze ans, pour atteindre + 1,28 point vingt ans après aux élections législatives. Pour les élections présidentielles, l’effet est du même ordre, légèrement supérieur (+ 1,38 point après vingt ans). La fermeture est ainsi associée à une évolution graduelle et durable des comportements électoraux, plutôt qu’à un basculement immédiat.


La note souligne que cette dynamique ne se confond pas avec les facteurs classiquement mobilisés pour expliquer la progression du vote d’extrême droite. Les effets observés demeurent indépendants de l’évolution locale du chômage, de la part de population immigrée ou d’autres indicateurs socio-économiques. Les interactions testées avec des variables telles que l’âge ou le niveau d’éducation ne modifient pas substantiellement les résultats. L’analyse suggère ainsi que l’infrastructure sociale locale constitue un facteur distinct des variables économiques et démographiques habituellement retenues.
La spécificité des bars-tabacs
L’étude compare leurs fermetures à celles d’autres commerces de proximité. Lorsqu’une boulangerie ferme, la commune concernée présente généralement déjà un niveau de vote RN plus élevé avant la fermeture ; celle-ci apparaît alors comme un indicateur d’un déclin préexistant. À l’inverse, la fermeture d’un bar-tabac est associée à une évolution ultérieure du vote.
La note insiste sur la fonction sociale de ces établissements : ils permettent une occupation du temps qui ne dépend pas strictement de l’acte d’achat et favorisent des interactions régulières entre habitants. Aucun autre type de fermeture commerciale n’est associé à un effet comparable sur le vote.
Effet marqué dans les communes rurales
L’impact est nettement plus marqué dans les communes rurales. Pour les élections législatives, l’augmentation du vote RN associée à une fermeture atteint environ + 1,3 point en zone rurale, contre + 0,3 point en zone urbaine. Pour les présidentielles, l’écart est encore plus prononcé (+ 3,3 points contre + 1,1). Cette différence tient à la faible substituabilité des lieux de sociabilité en milieu rural.
Dans un nombre significatif de communes, la fermeture du bar-tabac correspond à la disparition du dernier lieu de rencontre identifié. L’étude indique que, dans 22 % des cas, l’année suivant la fermeture, la commune ne dispose plus d’aucun équipement favorisant les interactions sociales (restaurant, salle polyvalente, bibliothèque ou équipement sportif ou culturel).
Mais l’effet est réversible
La note met également en évidence une dynamique inverse en cas d’ouverture. L’ouverture d’un bar-tabac est associée à une baisse progressive du vote RN. L’effet est modeste à court terme (−0,20 point à la première élection), mais s’amplifie avec le temps, atteignant jusqu’à −1,25 point vingt ans après aux élections législatives. Ces résultats suggèrent que les évolutions observées ne sont pas irréversibles et que les infrastructures de sociabilité peuvent constituer un levier d’action à long terme.
Enfin, l’auteur examine la manière dont ces transformations locales sont investies politiquement. L’analyse de 2,19 millions d’interventions parlementaires entre 2007 et 2024 montre que le Rassemblement national ne mentionne pas plus fréquemment les bars-tabacs que les autres groupes politiques. En revanche, lorsqu’il les évoque, le parti mobilise plus souvent un registre symbolique centré sur l’abandon des territoires et la disparition du lien social, plutôt qu’un registre technique portant sur la fiscalité ou la réglementation. Cette orientation discursive se stabilise à partir de 2012, dans un contexte de recentrage stratégique du parti sur les enjeux territoriaux.

