Selon Marc Rollang, ancien officier de gendarmerie, en charge du renseignement, entre 2016 et 2020, dans le nord de la France, la cohabitation entre policiers et gendarmes dans le recueil du renseignement a connu des moments plus compliqués que d’autres. Même si, aujourd’hui, les tensions se sont apaisées.
La Dépêche du Midi : Radicalisation, mouvements sociaux, suivie des communautés étrangères, en ville comme en zone rurale, comment s’effectue le recueil du renseignement pour ces 400 gendarmes qui font du renseignement de proximité, en France ?
Marc Rollang, ancien officier de gendarmerie : Le renseignement territorial, le renseignement administratif au sens où vous l’entendez, c’est une mission qui concerne tous les gendarmes du quotidien. Chaque gendarme est un capteur territorial du renseignement. À charge pour lui de le faire remonter, de transformer cette information recueillie en un renseignement. Ça veut dire, qu’en fin de compte, dans un travail de captation, d’analyse et d’exploitation, on n’est pas en train de consolider une preuve, on est en train de réduire une part d’incertitude. En fin de compte, le produit abouti ce n’est pas “oui” ou “non”, ce sont des hypothèses de travail les plus sérieuses que l’on peut proposer aux décideurs, le chef, l’autorité administrative, le chef de gendarmerie, le chef préfectoral… Le renseignement c’est la première des missions de la gendarmerie.
Après la grande réforme du renseignement des années 2010, on a commencé à professionnaliser le renseignement en gendarmerie. Après les attentats de 2015, la réforme du renseignement s’est épanouie. Chaque grosse administration à son réseau de renseignement. Les gendarmes participent pleinement au renseignement au sein de la police nationale avec les ART (antennes du renseignement territorial) et ils sont rattachés au commissaire chargé du renseignement territorial départemental.
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Des gendarmes travaillent avec la police, est-ce que cette cohabitation n’a pas vocation à créer des tensions ?
Dans le cadre d’une gestion quotidienne, notation, avancement, on les oublie parce qu’ils ne sont pas dans le champ visuel de leur chef direct. Et puis, ils ont effectivement une position délicate, entre deux chaises, parce que parfois ils peuvent recueillir un bon renseignement en zone gendarmerie mais leur chef de tutelle, c’est le policier. Et c’est ce dernier qui recueille le renseignement en zone gendarmerie et qui le valorise auprès de l’autorité administrative parce que le gendarme fait partie de ses effectifs.
Le gendarme peut aussi faire les frais d’enjeux de pouvoir entre deux institutions, police et gendarmerie, dont les hiérarchies essaient de tirer leur épingle du jeu ?
Le vrai point de friction, ça reste la concurrence qui existe entre les chefs qui sont notés par le préfet et qui ont besoin de se valoriser, de montrer leur capacité à maîtriser le territoire. C’est également le cas en matière judiciaire, auprès du procureur de la République. Et effectivement, la concurrence se fait à ce niveau-là. Entre chefs de gendarmerie et de police parce qu’ils sont en concurrence. C’est le job ! Mais le gendarme qui travaille avec la police, il a aussi des avantages. Il n’est pas en souffrance. Alors, certains peuvent montrer des signes d’agacement en raison des faibles notations et du peu d’avancement. Mais à côté de ça, certains ne faisaient pas non plus beaucoup de bruit pour qu’on les entende. Parce qu’il y avait un confort de travail, en tenue civile, voiture banalisée, des missions intéressantes, des structures opérationnelles performantes. Ils vivaient plutôt bien dans la sphère police. Il faut aussi remettre les choses dans le bon ordre… Ils ont la possibilité de faire des stages, de bonnes formations en police, notamment en rédaction pour que la production écrite de ce qu’ils ont vu soit uniforme et lisible au profit d’un système qui va à l’essentiel. Contexte, analyse, commentaire pour identifier la valeur probante du renseignement en termes de qualité.
Policiers et gendarmes ont quand même deux cultures différentes même si leur objectif est commun ?
Il peut y avoir des difficultés en raison de la culture et de la vision que peuvent avoir les policiers et les gendarmes sur leur corps de métier respectif. Dans la tradition populaire, le policier a tendance à considérer le gendarme comme un supplétif… Mais le problème est plus individuel que structurel. Le gendarme peut éprouver des difficultés avec la police en raison d’un côté militaire et d’une rigueur qu’il faut parfois assouplir. Il y a eu des cas plus compliqués que d’autres à gérer, pour ces mêmes raisons, où le contexte du quotidien nécessite un peu de souplesse.
L’enjeu est donc de tirer tous les bénéfices possibles et positifs d’une guéguerre qui a toujours existé ?
Il y a la guéguerre saine qui permet une concurrence entre administrations pour obtenir le meilleur. Et puis la guéguerre et les coups bas sur fond d’enjeux de pouvoir. Mais les deux institutions sont aussi très complémentaires et la gendarmerie contribue pleinement aux remontées de l’information qui font l’objet d’une note rédigée chaque soir par les services du renseignement départemental.

