Sous la pluie, les agriculteurs ont remis la pression à Montauban. Une trentaine de bennes ont été déversées ce vendredi soir par les JA et la FDSEA autour de la DDT et du centre-ville, pour dénoncer l’asphyxie administrative et l’inaction de l’État.
Montauban, vendredi 30 janvier. Il est un peu plus de 22 heures quand les premiers gyrophares agricoles percent le rideau de pluie. Une trentaine de bennes, pleines à ras bord de fumier, de fruits pourris, de gravats, avancent lentement dans la nuit. Klaxons continus, moteurs au ralenti, puissants projecteurs braqués sur l’asphalte détrempé : la colère agricole a choisi la mise en scène nocturne. Cible affichée : la Direction départementale des territoires (DDT), symbole local d’une administration jugée sourde et tatillonne.

Les forces de l’ordre, positionnées rue Sainte-Claire, protègent l’édifice. Suffisamment pour empêcher un assaut frontal, pas assez pour éviter les débordements périphériques. Rue Léon-Cladel, quai de Verdun, les déversements s’enchaînent. Des pommes jonchent la route que les voitures écrasent à leur passage. Le “festival des bennes”, comme l’ont rebaptisé les Jeunes Agriculteurs (JA) et la FDSEA de Tarn-et-Garonne, déroule sa chorégraphie de colère. Plus tard dans la soirée, le cortège tente de se rapprocher du tribunal. Sans succès : des camions de la municipalité, garés devant le musée Ingres Bourdelle et autour de la place Foch, verrouillent l’accès à l’hyper-centre. Un seul dépôt parvient à franchir le barrage symbolique : devant l’église Saint-Jacques, à une centaine de mètres du palais de justice, rue de la République.

Le convoi est parti plus tôt de la cité de l’agriculture Marcel-Unal. Avant de prendre la route, les manifestants ont “cassé la croûte” et partagé une soupe au siège de la FDSEA. Une mobilisation qui se veut à la fois fraternelle et déterminée. Parmi eux, Jean-Philippe Viguié, président de la chambre d’agriculture, observe le ballet des tracteurs sous la pluie battante.
Tant que les décrets de la loi Duplomb ne sont pas publiés, cette loi n’existe pas. On fait des effets d’annonce, mais sur le terrain, il n’y a rien.
Dans les rangs syndicaux, le discours est rodé mais la lassitude palpable. “On souhaite vraiment une simplification administrative, insiste Yvon Sarraute, membre du bureau de la FDSEA, en charge des questions d’emploi. D’un département à l’autre, on n’est même pas capables d’avoir les mêmes règles. Prenez l’utilisation des échelles pour la collecte des fruits : autorisée chez nous, interdite chez nos voisins. Comment voulez-vous qu’on s’entende à l’échelle d’un pays, voire de l’Europe ?” Derrière l’exemple concret, un message plus large : la norme vécue comme absurde, mouvante, coûteuse.

Au-dessus de cette colère diffuse plane un nom : la loi Duplomb. Adoptée mais toujours orpheline de ses décrets d’application, elle cristallise l’exaspération. Damien Garrigues, président de la FDSEA 82, ne cache plus son agacement. “Tant que les décrets ne sont pas publiés, cette loi n’existe pas. On fait des effets d’annonce, mais sur le terrain, il n’y a rien”, peste-t-il. Pour lui, l’État se désengage méthodiquement de l’agriculture, laissant les exploitants seuls face à une paperasse envahissante et à des injonctions environnementales jugées déconnectées des réalités économiques.

Le président syndical dénonce aussi un trompe-l’œil budgétaire. “On parle de centaines de millions d’euros, mais on englobe des aides déjà promises. Et on nous annonce encore des études. Étudier quoi ? Nous, on veut du concret”, lâche-t-il. Derrière les slogans et les déversements, une inquiétude plus sourde : celle de revenus toujours insuffisants, d’exploitations fragilisées, d’un métier qui se vide.
Sous la pluie de Montauban, les bennes ont fini par se vider, les moteurs par se taire, peu avant minuit. Les routes souillées seront nettoyées, les gravats retirés. Au total 60 gendarmes, 33 policiers, 12 effectifs de la police municipale et des agents de la mairie ont été mobilisés. Le préfet salue le travail de tous les acteurs présents sur le terrain en en préfecture permettant ainsi que ces manifestations se déroulent sans dégradation importante.
La sous-préfecture à Castelsarrasin victime de la Coordination rurale 82

Ils ont choisi la rapidité plutôt que le nombre, l’impact visuel plutôt que le discours. Presque au même moment que les actions menées à Montauban, une trentaine de jeunes membres de la Coordination rurale de Tarn-et-Garonne ont frappé à Castelsarrasin. En quelques minutes, une dizaine de bennes sont déversées devant la sous-préfecture. Pas de long cortège, pas de négociation préalable : l’action est brève, ciblée, assumée.
Au sol, surtout des pneus. Beaucoup de pneus. Un matériau choisi autant pour sa charge symbolique que pour la difficulté qu’il pose ensuite aux services de nettoyage. “Essentiellement des pneus ont été vidés aux abords du bâtiment”, constate le maire de Castelsarrasin, Jean-Philippe Bésiers, présent sur place aux côtés du sous-préfet. L’élu ne dramatise pas, mais chiffre déjà les conséquences : “Il faudra une grosse demi-journée de travail aux équipes municipales pour nettoyer la rue.”
La scène est calme, presque clinique, mais le message est clair. Comme ailleurs, les jeunes agriculteurs dénoncent un empilement de normes, des revenus sous pression et un sentiment d’abandon. À Castelsarrasin, la sous-préfecture incarne l’État de proximité, celui qui instruit, contrôle, retarde. Celui qui, aux yeux de ces manifestants, ne répond plus.
Pas d’affrontement, pas de débordement. Les forces de l’ordre encadrent, observent, laissent faire. Les manifestants repartent aussi vite qu’ils sont venus, laissant derrière eux une rue maculée et une colère intacte.

