L’écho impitoyable de son bruit sec se reconnaît immédiatement. En affirmant sa détermination à s’emparer du territoire d’un allié, Donald Trump a fait claquer sur les Européens le fouet des nécessités externes, cette impulsion brutale qui oblige les sociétés à faire un bond transformateur, sous peine de se disloquer ou de se soumettre. Dans le dernier quart du XXe siècle, le décrochage économique face au camp occidental produit le délitement du bloc soviétique mais aussi la grande transformation chinoise ; à la fin du siècle précédent, le colonialisme européen s’empare de continents entiers mais provoque aussi l’industrialisation de l’ère Meiji au Japon. Militaires, économiques, politiques… Les causes sont diverses et se combinent chaque fois de manière originale, mais le motif est là, facilement identifiable.
La rupture de l’atlantisme, qui a structuré le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, rend soudainement visible un triple échec de l’Europe.
Le premier est sécuritaire. Si la protection états-unienne peut virer aujourd’hui à l’extorsion, c’est parce que l’Europe n’a pas su créer une architecture de paix sur le continent après la chute de l’Union soviétique, ouvrant la voie à l’agression russe en Ukraine. Mais c’est aussi parce qu’au-delà des considérations strictement militaires, la colonisation numérique du Vieux Continent est très avancée. La plupart des systèmes administratifs, productifs, financiers, d’information et de transport reposent sur des solutions numériques états-uniennes. Soumises juridiquement, via le « Cloud Act », aux exigences de Washington, les applications forment un pouvoir infrastructurel facile à instrumentaliser à des fins de coercition.
Le second échec est diplomatique. Alors que les Européens se drapent dans leur posture de soutien au droit international, leur positionnement à géométrie variable explique leur isolement sur le dossier ukrainien et, bien sûr, dans le bras de fer avec Trump. Les dizaines de milliers de personnes migrantes disparues en Méditerranée, l’incapacité à faire vivre l’accord sur le nucléaire iranien, le soutien inconditionnel à Israël et, plus récemment, l’absence de condamnation claire du kidnapping du président vénézuélien attestent, pour les peuples du Sud et leurs gouvernements, d’une absence de principes. En matière d’écologie ou de gouvernance de l’intelligence artificielle (IA), une telle inconséquence mine la crédibilité européenne. Dans le domaine de la décarbonation, plutôt que de chercher à nouer un pacte vert avec la Chine, l’Union européenne ferme son marché et revoit à la baisse ses ambitions. Dans le domaine de l’IA, on observe le même décalage : tandis que la Chine, nous dit la revue « Nature », contraint les développeurs à « soumettre les modèles d’IA générative aux autorités pour des évaluations de sécurité préalables au déploiement et à inclure des filigranes visibles et indélébiles sur les contenus générés par l’IA, afin de prévenir la fraude et la désinformation », l’Europe reporte la mise en œuvre de l’« AI Act » et s’aligne sur les Etats-Unis en important les modèles des Big Tech qui ne sont soumis à aucun contrôle.
Le troisième échec est socioéconomique. La principale faiblesse de l’Europe est sa légitimité fragile. Fragile sur le plan institutionnel, puisque cette construction a été échafaudée en dépit des référendums perdus sur le traité constitutionnel et que le Brexit en a démontré la friabilité, elle l’est encore davantage sur le fond. Le modèle social constitutif de son identité s’effiloche, écrasé d’un côté par la sécession fiscale des plus riches et de l’autre par le décrochage industriel. Ces deux phénomènes prennent leur racine dans le même logiciel néolibéral qu’aucune région au monde n’aura poussé aussi loin de son plein gré. En particulier, la combinaison des politiques d’austérité brutales lors de la crise de la zone euro et de l’absence de pilotage industriel, notamment en matière numérique et écologique, a simultanément sapé les bases matérielles de l’autonomie stratégique du continent et ses soubassements démocratiques.
Ouvrir une page démocratique et écologique dans les relations internationales
Le Groenland est l’expression de l’enchevêtrement de ces crises dont l’issue ne peut être qu’une dislocation de l’Union européenne ou une refondation. La possibilité d’un sursaut progressiste existe, même s’il est difficile d’imaginer qu’il puisse se produire dans le cadre et le périmètre des institutions européennes actuelles. Mais il faudrait prendre les trois échecs de front. Sur le plan interne, l’Europe sociale tant de fois annoncée doit devenir un fait ; la convergence sociale vers le haut, en commençant par exemple par un système de garantie de l’emploi, et la construction de services publics européens (du train, par exemple) peuvent constituer l’amorce d’un patrimoine populaire européen, source à la fois de légitimité et de prospérité. De telles réformes doivent s’inscrire dans une vision européenne de la civilisation écologique. Il faudra pour en poser les fondations qu’une avant-garde de pays se détache et s’affranchisse des pesanteurs de l’Europe à 27. La démocratie suppose souvent la lenteur, mais elle peut aussi périr de l’incapacité à répondre rapidement aux défis d’une conjoncture de crise.
L’élaboration d’une planification écologique pourrait permettre un exercice substantiel de démocratie et constituer ainsi le ferment d’un peuple européen, garantie ultime de toute sécurité collective. Historiquement, les grands succès de la planification au XXe siècle ont toujours fait suite à des crises : le « New Deal » de Roosevelt après la Grande Dépression ou la planification « indicative » à la française après la Seconde Guerre mondiale, par exemple. Ce sont des moments de refondation économique, mais aussi politique.
Sur le plan externe, un double mouvement doit être immédiatement entamé. La mise à distance des Etats-Unis s’impose d’elle-même. C’est en particulier le cas dans le domaine numérique, où des mesures protectionnistes doivent s’accompagner de coopérations technologiques afin de construire des infrastructures respectueuses de la souveraineté de nos peuples. Cette désatlantisation a pour corollaire un pivot diplomatique et sécuritaire vers les grands émergents. Sans arrimage de l’Europe aux Etats-Unis, la perspective d’un affrontement avec la Chine s’éloigne, tandis que se rapproche celle d’un monde multipolaire. L’administration américaine a mis en mouvement les plaques de la tectonique politique mondiale. Il y a une opportunité pour les Européens de se libérer de cette tutelle encombrante et d’ouvrir, avec d’autres, une page démocratique et écologique dans les relations internationales.
Ces refondations interne et externe sont les deux faces d’une même pièce. Seul un contenu politique et socio-productif fort, tel que la planification écologique, peut donner à l’Europe une crédibilité aux yeux de ses citoyens et lui permettre de trouver sa place dans le nouveau concert des nations.
BIOS EXPRESS
Cédric Durand est professeur d’économie politique à l’université de Genève. Razmig Keucheyan est professeur de sociologie à l’université Paris-Cité. Ensemble, ils ont écrit « Comment bifurquer : les principes de la planification écologique » (La Découverte, 2024).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

