Deux membres du corps des gardiens de la révolution lors d’un rassemblement militaire dans le centre de Téhéran, en Iran, le 10 janvier 2025. MORTEZA NIKOUBAZL/NURPHOTO VIA AFP
Accusés d’être les architectes de la répression sanglante du mouvement de contestation en Iran, les gardiens de la révolution (« pasdaran » en farsi), bras idéologique du régime de Téhéran, ont été ajoutés ce jeudi 29 janvier sur la liste européenne des « organisations terroristes ». Cette proposition, relancée par l’Italie, était déjà sur la table des ministres des Vingt-Sept. Or, faute d’unanimité, elle n’avait pas pu aboutir jusqu’à présent. Mais la France, après l’Espagne, a annoncé mercredi qu’elle était désormais prête à soutenir cette mesure, levant ainsi un des principaux obstacles à son adoption. Ce qui irrite la République islamique.
L’Iran avait mis en garde contre des « conséquences destructrices » si l’Union européenne décidait d’une telle inscription, alors que les gardiens de la révolution figurent déjà sur la liste noire des Etats-Unis depuis 2019 et sur celle du Canada depuis 2024. Cette organisation, fondée en 1979 dans la foulée de la révolution islamique qui a renversé le shah, est aujourd’hui omniprésente dans la société iranienne.
A l’origine, le projet d’« une sorte de garde nationale comme aux Etats-Unis »
La genèse de cette armée parallèle, chargée de faire régner l’ordre et de s’assurer du maintien du régime islamique, commence à germer en France, et plus précisément à Neauphle-le-Château, dans les Yvelines, où l’ayatollah Ruhollah Khomeini passe ces derniers mois en exil entre fin 1978 et début 1979, juste avant de rentrer à Téhéran. A l’origine, le projet était d’en faire « une sorte de garde nationale comme aux Etats-Unis », explique Mohsen Sazegara, l’un des créateurs de la première charte de l’organisation avant de devenir un opposant au régime, dans un entretien avec « l’Express ».
Sans police fonctionnelle, la sécurité du pays devait être assurée à l’issue de la révolution islamique en février 1979, poursuit Mohsen Sazegara. Craignant une intervention militaire étrangère, notamment américaine, et le risque d’un coup d’Etat de l’armée, « née l’idée d’une force populaire destinée à défendre le pays aux côtés de l’armée régulière : le corps des gardiens de la révolution islamique », formé à partir d’une constellation de milices révolutionnaires. Il est officiellement fondé par décret le 5 mai 1979.
Composant une « armée idéologique » d’après la Constitution iranienne, ses membres, les pasdaran, sont chargés de protéger la République islamique et de servir l’idéologie révolutionnaire… Et d’orchestrer la répression, sanglante, des manifestants ces dernières semaines, qui a fait des milliers de morts dans le pays. Forte d’environ 150 000 hommes, l’organisation, évoluant en parallèle de l’armée régulière chargée de protéger l’intégrité territoriale du pays, jure fidélité à Ali Khamenei, le successeur de Ruhollah Khomeini depuis 1989, et s’assure que la population iranienne respecte à la lettre les consignes de l’ayatollah.
« En créant une structure militaire duale, avec une force prêtant allégeance à la révolution plutôt qu’à la nation, le guide suprême de la République islamique, l’ayatollah Ruhollah Khomeini, a cherché non seulement à éviter les coups d’Etat au sein de l’armée, mais aussi à créer une force loyale capable de neutraliser les menaces à la révolution », observe un rapport du Sénat français datant de 2024.
Un Etat dans l’Etat
Organisation la plus influente dans le pays, les gardiens de la révolution sont parfois désignés comme un Etat dans l’Etat, autrement dit un groupe jouissant d’une telle autonomie et de tels moyens qu’il peut fonctionner indépendamment du pouvoir en place. Cette force « fonctionne comme une armée d’élite avec des moyens terrestres, maritimes, aérospatiaux mais elle est mieux entraînée, mieux équipée et mieux payée que l’armée » régulière, a expliqué à l’Agence France-Presse (AFP) une source diplomatique occidentale.
Sa réputation se construit lors de la guerre opposant l’Iran à l’Irak (1980-1988), déclenchée an après leur création. Adeptes d’assauts suicides contre l’armée de Bagdad, souvent menés des adolescents, les pasdaran ont essuyé des pertes deux fois plus importantes que celles de l’armée régulière. Un conflit qui renforce leur légitimité nationale et leur permet de s’imposer dans la reconstruction du pays.
Faisant régner la peur au sein de la population iranienne, les gardiens de la révolution sont également impliqués à l’étranger, avec la Force Al-Qods, la branche chargée des opérations extérieures. Ils soutiennent notamment le Hezbollah libanais, en formant leurs combattants, et ont des liens avec le mouvement palestinien du Hamas.
Une présence tentaculaire dans le pays
Au-delà des aspects militaire et sécuritaire, les pasdaran investissent l’ensemble des sphères de la société et s’imposent comme acteur majeur dans l’économie, rapportait en 2016 The Foundation for Defense of Democracies, un cercle de réflexion conservateur basé à Washington et réputé pour ses critiques virulentes de l’accord nucléaire de 2015.
Ils détiennent ou contrôlent des sociétés dans tous les secteurs stratégiques. « Ils ont une position quasi monopolistique », que ce soit dans les infrastructures (ports, transports, barrages, etc.), l’énergie (gaz et pétrole), les technologies, les télécoms ou les secteurs financier et bancaire, indique à l’AFP David Khalfa, codirecteur de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à la Fondation Jean-Jaurès. « Ils contrôlent de facto l’économie iranienne », résume le chercheur.
Les pasdaran s’imposent aussi politiquement. Plusieurs anciens commandants sont par la suite devenus ministres, députés ou candidats à la présidence. Ils influencent l’ensemble de la société iranienne et ont un regard sur les orientations militaires comme économiques du pays.
Gardiens de la terreur
Disposant d’un large réseau de renseignement, les gardiens de la révolution peuvent très vite identifier les origines et les meneurs des soulèvements populaires. Et les réprimer sévèrement. L’armée idéologique du régime est ainsi au cœur de la sanglante répression de la contestation des dernières semaines, un mouvement déclenché le 28 décembre 2025 dans le bazar de Téhéran pour protester contre la chute de la monnaie nationale et la vie chère qui s’est vite transformé en une mobilisation d’ampleur défiant ouvertement le régime.
« Ils jouent un rôle central dans la répression parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, ils sont le pilier du régime iranien, le pilier de sa pérennité, de sa survie », affirme David Khalfa.
Le 21 janvier, les autorités iraniennes ont évoqué le chiffre de 3 117 morts dans un premier bilan officiel. Un bilan éloigné du travail des organisations de défense des droits humains. D’après un bilan actualisé mercredi 28 janvier de l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), trente-deux jours après le début du mouvement, 6 373 personnes, dont 5 993 manifestants, 113 mineurs, 53 passants qui ne participaient pas aux mobilisations et 214 membres des forces de sécurité, ont été tuées.
Mais le massacre pourrait se compter en réalité en plusieurs dizaines de milliers de morts. Le nombre de décès faisant encore l’objet d’une enquête s’élève à 17 091, prévient HRANA, ONG qui est basée aux Etats-Unis et dispose d’un vaste réseau de sources dans le pays. Iran Human Rights affirme avoir vérifié la mort de 3 428 manifestants, mais l’ONG installée en Norvège dit craindre un bilan « avoisinant les 25 000 ». La documentation de la répression par les ONG, rappelle l’AFP, reste entravée par la coupure générale d’internet imposée depuis le 8 janvier par les autorités.

