Un monde nouveau est né. Ce n’est pas l’intervention militaire américaine au Venezuela et l’enlèvement de Nicolás Maduro qui ont marqué son acte de naissance. Comme l’a écrit Antonio Gramsci dans ses « Cahiers de prison » [1948], le vieux monde n’est pas remplacé par un fait unique. Le monde nouveau apparaît subrepticement, à la suite d’une série d’événements divers. Il tarde à naître et, dans cet « interrègne », des pathologies politiques perturbantes surgissent.
1991, l’autre monde nouveau
En 1991, un autre monde nouveau était né. Il marquait la fin de la guerre froide et enterrait, pensait-on alors, la rivalité entre deux blocs : les Etats-Unis et la défunte URSS. Ce monde nouveau promettait une paix solide et durable en Europe. Moins de deux décennies après, plusieurs pays de l’ex-Pacte de Varsovie rejoignaient l’Otan et, certains, l’Union européenne [UE]. Les Etats-Unis étaient alors le seul superpouvoir. Ils étaient en mesure d’imposer leur diktat au monde sur le plan commercial, militaire ou géopolitique.
Les Etats-Unis de l’après-guerre froide n’étaient pas isolationnistes. La mondialisation économique et culturelle était avant tout américaine. Le néolibéralisme, d’inspiration américaine, atteint son apogée à partir des années 1990-2000 : primauté du marché, réduction du rôle de l’Etat, dérégulation, privatisation, libre-échange, éloge du profit ; autant de préceptes qui étaient censés enrichir tout le monde, par le biais du « ruissellement » des richesses.
En parallèle à leur doctrine économique, les Etats-Unis revendiquaient une doctrine politique : l’interventionnisme libéral. Cette idéologie servit de feuille de route à la politique étrangère américaine jusqu’à la présidence Biden [2021-2025]. Les interventions militaires dans des pays souverains étaient possibles, voire souhaitables, au nom de la promotion de la démocratie et des droits de l’homme. Les Etats-Unis utilisaient leur puissance militaire, non seulement pour défendre leurs intérêts nationaux, mais aussi pour renforcer la paix et la stabilité dans le monde. C’est au nom de cette doctrine que les Etats-Unis se lancèrent dans des aventures militaires catastrophiques en Irak, Afghanistan et Libye, faisant déjà fi du droit international.
L’hégémonie américaine a duré un temps, puis d’autres superpouvoirs ont émergé : la Chine, redoutable adversaire commercial, l’Inde ensuite. La Russie, sous la poigne de l’autocrate Vladimir Poutine, a en partie reconstitué son pouvoir militaire et économique. Après la crise financière planétaire, dont le détonateur fut l’effondrement de la banque Lehman Brothers en septembre 2008, le néolibéralisme de l’école de Chicago perdit de son attrait, sans pour autant susciter d’alternative économique et politique. L’élection de Donald Trump en 2016 fut le signe que le monde nouveau post-guerre froide était devenu prématurément vieux.
Mort de l’interventionnisme libéral
Trump a clairement rompu avec les deux piliers de l’hégémonie américaine classique : l’interventionnisme libéral et la retenue stratégique, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’Amérique peut faciliter la prospérité et la paix de pays amis. Cette stratégie de retenue ne doit pas être confondue avec une disposition altruiste. L’essor du commerce et le renforcement de la paix dans le monde devaient garantir qu’aucun pays ne vienne menacer les Etats-Unis ou ne devienne le nouvel hégémon. L’hégémonie libérale des Etats-Unis avait bien des défauts, mais elle a assuré huit décennies de paix en Europe, à défaut évidemment de supprimer tous les conflits dans le monde.
Avec Donald Trump, le temps de la retenue stratégique est révolu. Les Etats-Unis version MAGA n’ont plus à coopérer avec des pays moins armés ou plus pauvres. La paix et la sécurité sont monnayables selon un mode transactionnel. D’où les injonctions cinglantes adressées à l’Europe pour qu’elle prenne en main sa propre défense et arme l’Ukraine. En s’arrangeant avec Poutine sur le dos de l’Ukraine ou avec le coup de force au Venezuela, Trump nous rappelle que le droit international n’est pas un pouvoir d’injonction morale sur les Etats souverains, mais un système de régulation qui vise à décourager les conflits interétatiques.
L’adhésion au droit international permet en effet aux Etats d’agir dans un cadre stable et sûr, car l’absence de normes communes provoquerait un chaos infini. L’utilisation de la force, comme mode de résolution des conflits, est toujours possible mais elle a un coût : elle entraîne les Etats, y compris les plus puissants, dans une spirale d’instabilité et rend le futur imprévisible. Le droit international a donc un pouvoir, non prescriptif, mais dissuasif.
Trump II a pourtant pris le risque de casser cet amortisseur de conflits. L’enlèvement de Maduro, aussi extraordinaire et illégal soit-il, n’est pourtant pas l’acte originel de ce recours à la force brute contre le droit international. L’acte fondateur de cette période hobbesienne est le soutien, implicite mais réel, de Trump à Poutine, dictateur russe et agresseur de l’Ukraine.
Le sombre retour de la « fin de l’histoire »
Depuis un an, l’interventionnisme libéral a vécu, remplacé par un modus operandi de plus en plus au-delà de la légalité. Trump méprise ouvertement les pays amis, notamment l’Europe, avec lesquels les Etats-Unis ne partagent plus de « valeurs communes », à l’exception des extrêmes droites européennes. Au néolibéralisme radieux post-1991 a succédé une politique économique protectionniste reposant sur l’imposition de droits de douane punitifs, ainsi qu’un impérialisme économique (le Venezuela est un immense champ pétrolier et en Ukraine se trouvent d’importants gisements de minéraux critiques et de terres rares). La notion de sphère d’influence est plus que jamais d’actualité. En vertu de la doctrine Monroe (1823), révisée par le « corollaire Trump », les Etats-Unis s’arrogent le droit de régenter l’ensemble du continent américain. La nouvelle « doctrine Donroe » fait entrer l’impérialisme américain dans une ère « post-occidentale » [comme le décrit l’historien Florian Louis dans « le Monde »] : les Européens ne sont plus des partenaires, mais des vassaux.
Dans un article publié en 1989, puis dans un livre paru en 1992 [« la Fin de l’histoire et le Dernier Homme », Flammarion], le politiste américain Francis Fukuyama estimait que la fin de la guerre froide consacrait la « fin de l’histoire ». Il affirmait que l’effondrement de l’URSS entérinait la victoire historique de la démocratie libérale, comme mode de gouvernement, ainsi que l’économie capitaliste de marché. D’inspiration hégelienne, cette thèse voyait dans l’histoire un processus dialectique vers la liberté. Pour Hegel et Fukuyama, la fin de l’histoire signifie l’avènement de la raison et de la liberté dans un système interétatique reposant sur des normes et le droit. Pour Fukuyama, la chute du mur de Berlin apportait la preuve qu’aucun autre système alternatif à la démocratie libérale n’était envisageable. Nous serions entrés, à partir de 1991, dans un monde « post-historique ». Dans celui-ci, les conflits et les luttes existent toujours, mais n’atteignent plus le niveau de contestation systémique et idéologique d’antan (libéralisme vs. socialisme vs. fascisme, etc.). Fukuyama considère que l’Union européenne est l’archétype de l’institution « post-historique ».
Selon Fukuyama, la démocratie libérale est supérieure à tout autre système (notamment le socialisme réel des pays de l’Est) parce qu’elle satisfait le thymos (« désir de reconnaissance » en grec), c’est-à-dire les aspirations individuelles de reconnaissance identitaire, égalitaire et de liberté ; des idéaux que les régimes autoritaires ne peuvent satisfaire. La thèse de Fukuyama a toujours été discutée, car susceptible d’être contredite par des situations régionales. Mais force est de constater que les régimes libéraux-capitalistes, contestés et parfois haïs, n’ont nulle part été remplacés par un système politique alternatif depuis trente-cinq ans.
La présidence hobbesienne de Trump est peut-être sur le point de fracasser la thèse de la « fin de l’histoire ». Les démocraties libérales seraient menacées, non par un contre-modèle de gauche anticapitaliste, mais par l’essor d’autocraties nationalistes qui contournent le droit international et ont recours à la force brute pour régler les différends politiques. Interventionniste libéral, Fukuyama croit dans le renforcement du droit et de la solidarité internationale. Trump, Poutine ou Xi Jinping estiment que ce sont des obstacles à la prospérité et au rayonnement de leur pays.
Avec Trump et Poutine, un nationalisme populiste reposant sur une gestion autoritaire et arbitraire du politique est devenu système de gouvernement national et international. Tous deux sont en croisade contre la « culture woke », les personnes transgenres, les homosexuels, le multiculturalisme, les intellectuels, et aspirent à une société « virile » dans laquelle les hommes sont les leaders incontestés. Ce sont les piliers d’une société libérale, nécessaires à la satisfaction du thymos, qui sont ici ébranlés. Les institutions internationales, telles l’Otan, l’UE ou les Nations unies, pourvoyeuses de paix ou de prospérité économique, sont menacées. Le retour de l’histoire est sombre et nous plonge dans l’incertitude. La brutalité décomplexée d’un Trump ou d’un Poutine confirme que les démocraties peuvent mourir.
L’Europe doit enfin comprendre qu’elle n’a rien à attendre d’un autocrate comme Trump. Emmanuel Macron a été vivement critiqué pour s’être contenté de « [prendre] acte de la fin de la dictature Maduro », sans même rappeler la nécessité du respect du droit international. Macron a commis une grave erreur politique, car l’apaisement n’a guère amadoué Trump jusqu’à présent. Le voici maintenant revendiquant la souveraineté américaine sur le Groenland, territoire européen. Mais les critiques de Macron doivent être cohérents : rappeler à Trump le droit est nécessaire, mais insuffisant. Pour se protéger de l’impérialisme russe qui menace la paix en Europe, les Européens doivent certes s’opposer verbalement au président américain, mais aussi agir. Le bouclier américain n’y étant plus garanti, il faut que l’Europe soit prête à se défendre seule. C’est possible, encore faut-il qu’elle s’en donne les moyens.
Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

