Dans les temps sombres, Hannah Arendt rappelait qu’il faut s’avancer dans l’arène publique avec pour seules armes la parole et la persuasion. Or, ces dernières années, la parole est malmenée, vidée, presque néantisée. La « trumpisation » a installé la perte de confiance, banalisé l’outrage, pathologisé l’espace public. Nos facultés de juger et d’écouter se trouvent sérieusement atrophiées. Les tragédies du temps, de l’Ukraine, à la Palestine, au Soudan et ailleurs, glissent devant nos yeux. Certains détournent le regard, d’autres s’indignent, d’autres encore essaient de résister sans savoir comment. Et d’autres imaginent déjà d’y envoyer nos enfants. C’est dans ce contexte que le chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, a prononcé cette phrase au Congrès des Maires : « Si notre pays flanche parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants […], alors on est en risque. »
Beaucoup ont crié au scandale. Le général s’est précipité sur les plateaux pour expliquer qu’il avait voulu « protéger l’armée », qu’il préparait moralement les Français aux défis à venir. Le vocabulaire de la « pédagogie » est familier aux macronistes : le peuple serait infantile, incapable de saisir l’histoire, et il faudrait lui « faire prendre la mesure » de la menace. Le général Mandon se trompe profondément. Chacun a trop bien compris ce qu’il disait, c’est même pour cela que l’indignation s’est répandue aussi vite.
J’ai une certaine idée de la guerre. Depuis 2012, je l’ai arpentée en Syrie et en Ukraine. J’ai vu ces enfants se sacrifier pour la chute d’un dictateur ou pour défendre leur terre. Le discours du général est banal dans l’univers des combattants : la culture sacrificielle fonctionne comme une morale ordinaire. On sublime la cause pour justifier les périls. On prépare la société à ne pas trembler devant l’atroce. Depuis l’Irak et l’Afghanistan, nous savons qu’il n’existe pas de « guerres propres ». Pour un militaire, tout cela ne fait pas débat. C’est l’éthos de son métier.
La Russie, une menace pour l’Europe
Au général, il manque une compréhension sociologique élémentaire : cette préparation morale à la guerre, rabâchée depuis quelques années, du « réarmement démographique » à l’envoi de troupes au sol en Ukraine, ne correspond à aucune aspiration collective. Beaucoup de Français n’aiment pas la guerre. C’est une bonne nouvelle. Cette réticence n’est pas une lâcheté ; elle révèle une capacité à discerner les illusions meurtrières.
L’indignation face aux propos du général Mandon exprime une sagesse collective : nous savons trop bien le courage désinvolte qu’ont les vieux dirigeants… pour se battre jusqu’à la dernière goutte du sang des autres. L’écrivain Velibor Čolić le résume depuis un proverbe bosno-croate : « L’homme riche fait la guerre avec le bétail, le pauvre avec ses fils. Après la guerre, le riche rachète son bétail, le pauvre cherche les tombes » (« Guerre et pluie », Gallimard, 2024). La sagesse n’est pas dans la contestation de la menace : elle se loge dans la protestation contre la répartition du coût. Certains enfants iront à la guerre, d’autres non. Certaines vies seront pleurées, d’autres épargnées. Et d’autres encore, non celles du général mais celles de commentateurs zélés, discourront sur le sang des autres depuis un plateau télé.
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Là réside le problème : un pouvoir qui annonce la guerre comme une évidence, qui naturalise le sacrifice comme on annonce une réforme. L’enjeu est gigantesque. Oui, la Russie constitue une menace pour l’Europe. Mais agiter la peur et l’appel au sacrifice dans une société déjà abîmée revient à offrir un mobile facile aux forces réactionnaires qui se pressent à nos portes. Ce dont l’époque a besoin, ce n’est pas de romantisme guerrier, mais d’intelligence et d’arguments : pour mesurer la situation ukrainienne et comprendre la nature des menaces qui planent sur l’Europe. La responsabilité du général est de rendre claire la réalité des menaces et non de céder aux envolées lyriques des années 1930.
Je refuse une position morale qui ne « prend pas position », par désir de tranquillité, et se refuse de nommer l’invasion russe de l’Ukraine. Le problème, aujourd’hui, est simple : il ne suffit plus d’être pacifiste pour se tirer d’affaire.
Solidarité avec le peuple ukrainien
L’indignation de certains trouve sa racine dans les idéaux antiguerre. L’urgence serait l’appel à la paix, quelles qu’en soient les conditions. C’est un appel à « déserter ». La mauvaise foi y est de rigueur : « Cette guerre ne nous concerne pas » ; « l’Otan est le vrai problème » ; « la Russie n’est pas si effroyable » ; « concluons la paix au nom d’un anti-impérialisme généreux ». Les plus perdus d’entre eux vont jusqu’à magnifier des forces prétendument « anti-impérialistes », de Poutine à Maduro au Venezuela, sous prétexte de servir de contrepoids à l’impérialisme américain et à l’Otan. Cet antiaméricanisme n’est pas seulement stupide : il ignore cette défaite irréversible. Le drame de l’influence américaine s’est logé dans nos têtes, nos formes de vie, notre culture. Depuis longtemps déjà, la bataille pour nos formes de vie a été perdue à l’endroit même de l’influence américaine. Et face aux nouvelles polarités du monde, le camp de l’Ouest demeure de loin le plus désirable.
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La réalité historique est claire. Il n’y a pas lieu de confondre les protagonistes de la guerre : l’un l’a déclenchée, l’autre s’en défend. Le plan de paix imposé par Donald Trump est une aberration. Il faudrait donc, tels des enfants, attendre le moment où « on compte jusqu’à trois » pour obéir, jusqu’à Thanksgiving [fête célébrée le quatrième jeudi de novembre ; cette année, le 27, NDLR], une date symbolique qui n’a de réalités qu’aux Etats-Unis. En Ukraine et en Europe, la Russie n’est pas une hypothèse : elle est déjà une menace. Notre solidarité avec le peuple ukrainien est une évidence morale dont on doit en tirer des conséquences pratiques.
« Dépassionner » la guerre
Il y a une autre cause de l’indignation qui débouche aussi sur une attitude morale. Elle est de ne pas reculer devant le réel mais aussi de lui résister. Personnellement, je refuse l’appel au sacrifice de nos enfants et, dans le même temps, j’ai candidaté pour être réserviste dans l’armée de terre. Je déteste la guerre, mais je l’arpente. Cette proximité avec la violence ne relève pas d’une quête d’adrénaline, mais d’une volonté : prendre soin de la parole là où elle est néantisée.
En Syrie comme en Ukraine, j’ai souvent eu l’impression d’une réalité dépeuplée : dépeuplée des habitudes, de la stabilité, des assurances, de l’avenir. Aux côtés des combattants, j’y ai vu un art précieux : refuser la passivité, la résignation et les accommodements. Je n’aimais pas leurs résistances parce qu’elles exaltaient la guerre. D’ailleurs, peu d’entre eux s’anoblissaient du sacrifice de leurs enfants. Mon affection résidait ailleurs : dans le fait de tenir debout et de résister à l’effondrement du monde. Elle est ce qu’il nous incombe de devenir : un funambule. Sa seule rigueur est de ne pas tomber, de « tenir sur le fil ». Tenir sur le fil, c’est assumer de prendre position sans se plonger dans les abîmes de la haine et des passions tristes. C’est tenir à l’idée de liberté pour soi et pour chacun. En somme, c’est « dépassionner » la guerre. Cette position politique est assurément inconfortable : soutenir sans s’enthousiasmer, aider sans sanctifier la guerre. C’est une approche domestiquée des conflits, qui refuse le romantisme sacrificiel.
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Selon cette perspective, l’indignation de beaucoup de Français est, à ce titre, une preuve de santé morale collective. Ils refusent de se laisser engloutir par la logique sacrificielle, échappent aux pensées binaires, se défient de la brutalité des injonctions. Alors qu’autour de nous la nuit promet de durer, quelques-uns continuent de s’accrocher et de cheminer dans ces sombres temps. Ils ne se contentent pas de « regarder » le monde, ils cherchent à l’inventer. Ce sont ces voix qui demandent à être amplifiées. C’est aussi sans doute là où se situe la responsabilité collective : avoir besoin du réel et lui résister, éviter ses rudes manières et l’affronter. Aux enfants, ne jamais voler leur enfance.
BIO EXPRESS
Romain Huët est maître de conférences en sciences de la communication à l’université de Rennes-II. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « le Vertige de l’émeute » (2019), « De si violentes fatigues » (2021) et « la Guerre en tête » (2024), parus aux PUF. Il est aussi le cofondateur du podcast « Cracker l’époque ».
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

