En 2019, lors du championnat du monde d’échecs à Moscou, l’iranienne Mitra Hejazipour, 25 ans, a eu le courage inouï d’enlever son hijab devant les caméras du monde entier, pour marquer sa résistance aux lois de la République islamique… Aujourd’hui citoyenne française, Grand Maître féminin, elle se raconte dans La joueuse d’échecs. Un témoignage bouleversant sur la vie d’une jeune femme en Iran. Où une partie d’échecs historique et sanglante est aussi en train de se jouer.
Comment vivez-vous l’actualité qui secoue l’Iran ?
Dès le premier jour des frappes israélo-américaines, Khamenei, le guide suprême, a été éliminé, ainsi que plusieurs dirigeants du régime et chefs des gardiens de la Révolution. Cela faisait des années que les Iraniens attendaient ça. C’est un moment de joie, un moment historique. La tête du régime islamique est coupée. Mais ce n’est pas terminé. Le peuple iranien doit désormais descendre dans la rue et reprendre en main son destin.
En décembre, lors de la dernière vague de protestation, on a vu que même avec les mains vides face aux armes du régime, des millions de gens sont descendus dans la rue, au risque de leur vie. 40 000 personnes sont mortes en seulement 48 heures. Aujourd’hui, avec un régime affaibli, nous avons une vraie chance. Internet est coupé mais je suis en contact avec des proches qui me confirment tous cette volonté farouche d’aller jusqu’au bout pour en finir avec ce régime sanguinaire.
Vous racontez dans votre livre que l’enfermement sous le voile et les interdictions ont commencé dès vos six ans, avec le regard malsain d’un ami de votre père… C’est quoi être une femme en Iran aujourd’hui ?
Être une femme en Iran est un péché. C’est ce que veut imposer le régime avec ses lois misogynes et sa répression. L’humiliation, la honte de son propre corps, je l’ai vécue dès l’école. En Iran, la vie d’une femme vaut la moitié de celle d’un homme, son opinion aussi. Elle ne peut pas voyager sans la permission de son mari ou de son père, quand elle divorce, c’est le père qui a automatiquement la garde des enfants. Dans la rue, la police des mœurs vous harcèle. Même en tant que championne d’échecs représentant mon pays, je subissais constamment ces rappels à l’ordre pour bien ajuster mon voile. Mais aujourd’hui, aux côtés des femmes, il y a aussi les hommes, les familles. C’est une souffrance nationale.
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Au fil des années, le régime, par sa violence et sa brutalité, s’est délégitimé. Les Iraniens ont fait une révolution culturelle, ils n’acceptent plus la loi islamique et le pouvoir des mollahs. La contestation se trouve même au sein des religieux. Les soutiens qui restent fidèles au régime sont très minoritaires, ce sont des extrémistes qui sont capables de tuer pour lui. Beaucoup de familles ont été touchées par les massacres récents. Jusqu’à présent, le régime pouvait dissimuler les gens torturés, emprisonnés, mais aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, c’est impossible. La vérité saute aux yeux du monde entier.
Dès l’enfance et malgré le poids de la religion, vous avez porté un regard critique sur le régime, jusqu’à ne plus pouvoir le supporter. Comment ont poussé chez vous, et dans la jeunesse iranienne, ce que vous appelez les “germes de la liberté” ?
Les Iraniens ont perdu tous leurs droits en une nuit après la révolution islamique. On a compris tout de suite que c’était une arnaque, des mensonges. Je me demande comment la génération de mes parents a pu croire en cela. Les islamistes étaient alliés avec la gauche, il y avait des promesses d’égalité, de partage, d’eau et d’électricité gratuites, des mosquées offraient des repas. Mais dès le premier jour, ils ont massacré toutes les libertés, en commençant par celles des femmes. Avec une violence inouïe. Par exemple, ils punaisaient un voile sur le front de celles qui le portaient mal. Ils ont massacré tous les opposants. Moi, grâce aux échecs, j’ai pu beaucoup voyager.
Dès mon premier voyage, en Espagne, j’avais 8 ans, j’ai compris que je vivais dans un pays étrange. Les autres filles couraient, criaient, s’habillaient comme elles voulaient, nous on devait prier, garder nos voiles, avec interdiction de parler aux garçons. Le lavage de cerveau commence très tôt, avec l’idée que Dieu vous regarde et va vous punir. Le contrôle est intériorisé. Vous devenez votre propre gardien de la Révolution… Pourtant, génération après génération, la haine contre le régime s’est développée. La jeunesse aujourd’hui n’accepte plus la superstition. Les nouvelles technologies ont joué un rôle essentiel, avec le partage d’informations, de vidéos, la vérité, la violence du régime ne peut plus être cachée.
“Ni chah, ni mollahs, ni USA” a tweeté l’Insoumise Manon Aubry. Que dites-vous à ceux qui condamnent l’impérialisme américain et l’intervention en Iran ?
Ces gens prétendent mieux connaître l’Iran que les Iraniens eux-mêmes et mieux savoir ce qui est bon pour eux. C’est une insulte. Des millions d’Iraniens sont descendus dans la rue, à l’intérieur du pays et à l’extérieur du pays, tout le monde brandit la photo de Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah. Nous sommes capables de définir notre destin nous-mêmes. Cette gauche aveuglée commet la même erreur que pendant la révolution islamique. C’est un déni de réalité. Ou bien ils ne comprennent rien à la situation, ou bien ils protègent les mollahs. Nous les Iraniens, on dit Merci Trump et Netanyahu. Les bombardements, c’est très dur pour la population, mais la grande majorité des Iraniens sont prêts à ce sacrifice pour la liberté de leur pays.
Que dites-vous aux féministes occidentales qui estiment que le port du voile relève d’une forme de liberté ?
Personne n’est plus opposé au voile que moi. Cela dégrade les femmes, j’ai été traumatisée par cela. Mais en Europe, chacun est libre de choisir de le porter ou pas. Ce qui me désole, c’est l’instrumentalisation politique qui est faite du hijab, par l’extrême-droite et par l’extrême-gauche. En France, le hijab n’est pas un sujet aujourd’hui, chacun est libre de choisir, même s’il faut être vigilant face aux islamistes. Mais pour cela, il faut agir à grande échelle, pas en ciblant une petite fille qui met le voile. Je trouve que la stratégie de la France n’est pas cohérente. Aujourd’hui, elle demande d’arrêter les frappes contre le régime iranien, alors qu’il finance tous les réseaux islamistes et des groupes de terroristes dans le monde entier. À ceux qui évoquent le viol du droit international, je dis : où étiez-vous quand le régime iranien massacrait mes compatriotes ? Je crois aussi que l’on sous-estime le danger immense de ce régime. Le premier jour de la guerre, ils ont attaqué 10 pays, en ciblant les civils, en espérant que ces pays demandent aux Américains d’arrêter les frappes sur l’Iran. Leur stratégie est basée sur la menace et le chantage. Imaginez s’ils avaient un jour des armes nucléaires…
Avez-vous reçu des menaces comme le boxeur franco-iranien Mahyar Monshipour ?
Oui, j’en reçois tous les jours, surtout depuis quelques mois. La plupart des messages sont écrits en farsi, basés en Europe ou en Iran. Le régime a des agents partout, il est capable de tout. J’essaie d’être prudente, et j’ai demandé une protection aux autorités françaises.
Le régime islamique est-il en passe d’être mis échec et mat ?
Aux échecs, il existe une position appelée Zugzwang, celle d’un joueur obligé de jouer un coup qui lui fera nécessairement perdre ou dégrader sa position. Quoi qu’il fasse, ce sera perdant. Le régime est au seuil de l’effondrement, à condition que les Iraniens continuent à combattre, que le monde entier, la France, les Français, se tiennent à leurs côtés. La chute de ce régime, c’est l’intérêt de tout le Moyen-Orient et du monde entier.

