Privé de bovins pour la première fois depuis 1964 en raison de la dermatose nodulaire contagieuse, le 62e Salon international de l’agriculture s’ouvre dans un climat de crises sanitaires, climatiques et commerciales. Emmanuel Macron inaugure un rendez-vous sous haute tension, tandis que le gouvernement promet une loi “urgence agricole”.
Il n’y aura pas de vaches cette année au Salon international de l’agriculture. Du jamais vu et une première depuis 1964. Pour la 62e édition, qui s’ouvre ce matin à Paris au parc des expositions de la porte de Versailles, les bovins seront absents, décision prise “par précaution et par solidarité” avec les éleveurs touchés par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) qui a ouvert cette année une nouvelle crise agricole et déclenché la colère des éleveurs face au protocole d’abattage systématique des troupeaux.
Une stratégie sanitaire incomprise mais qui a porté ses fruits puisqu’hier, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a annoncé qu’il n’y avait “plus aucun cas de dermatose en France” et que l’ensemble des zones réglementées mises en place au plus fort de la crise étaient levées. Trop tard pour le Salon qui sera privé des traditionnelles photos des politiques au milieu des vaches…
Trois hivers de colère
Cette crise sanitaire de la DNC s’est ajoutée à une séquence de mobilisations qui dure depuis trois hivers. En 2024, les agriculteurs réclamaient du revenu et de la considération. En 2025, ils demandaient la concrétisation des promesses du gouvernement Attal retardées par l’instabilité gouvernementale née de la dissolution ratée. En 2026, la gestion de la DNC a fait déborder le vase, sur fond d’inquiétudes commerciales et climatiques.
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L’accord UE-Mercosur a ouvert un nouveau front de colère agricole. Les filières bovine, porcine, avicole et sucrière redoutent une concurrence jugée déloyale. L’accord UE-Inde, officialisé le 27 janvier dernier, épargne l’agriculture mais alimente, là aussi, la méfiance. À ces craintes s’ajoutent enfin la hausse des coûts de production, l’empilement des normes ou les débats sur la réintroduction de l’acétamipride – le pesticide néonicotinoïde dont une première tentative législative a été censurée en août et qui revient au Parlement avec le sénateur (LR) Laurent Duplomb à la manœuvre.
Enfin, les aléas climatiques de ces derniers jours aggravent encore la situation. Les crues exceptionnelles, notamment celle de la Garonne culminant à 9 mètres le 15 février, ont inondé des parcelles en Gironde, Lot-et-Garonne ou Charente-Maritime. Céréales d’hiver, maraîchage, pépinières : les pertes sont significatives. Le gouvernement a d’ailleurs activé le régime des calamités agricoles et une commission interministérielle catastrophes naturelles (Cat-Nat) se réunira mardi.
Projet de loi “urgence agricole”
Dans ce contexte de colère et d’inquiétude, l’exécutif justement mise sur un projet de loi “urgence agricole”, annoncé par le Premier ministre Sébastien Lecornu. Eau, prédation du loup, moyens de production : les thèmes correspondent aux demandes portées par la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs (JA). Mais “à ce stade, on n’a même pas de trame”, a déploré Arnaud Rousseau. Les grandes lignes devraient être présentées au Salon, pour un examen en conseil des ministres en mars puis au Parlement avant l’été ; un calendrier jugé incertain.
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Les syndicats, qui veulent maintenir la pression, affichent toutefois des stratégies divergentes. La FNSEA et les JA appellent à la “convivialité” sans masquer “une crise agricole qui se déroule depuis maintenant trois ans”. La Confédération paysanne, elle, a annoncé le boycott de l’inauguration par Emmanuel Macron ce matin, dénonçant une “cogestion perpétuelle” avec le gouvernement.
Enfin la Coordination rurale, coutumière d’actions coup de poing, refuse de “cautionner un Salon devenu une vitrine soigneusement mise en scène” et entend interpeller banques et grande distribution, alors que les négociations commerciales doivent s’achever avant la fin de l’événement. “On ne va pas au Salon pour faire la kermesse, on y va pour interpeller les politiques et demander à l’amont et à l’aval qu’ils soutiennent nos demandes”, a annoncé le président de la CR Bertrand Venteau.
Emmanuel Macron chahuté ?
Le chef de l’État, très chahuté l’an passé, notamment par les militants de la Coordination rurale, inaugure donc le Salon ce matin dans un contexte tendu. À un peu plus d’un an de la présidentielle de 2027, les syndicats disent attendre une “vision”. Début février, le Président avait avancé trois mots : “production, préservation, protection”. Insuffisant pour apaiser une colère qui gronde et pourrait s’exprimer ainsi dans les allées.
Les organisateurs, eux, veulent préserver l’esprit du rendez-vous. “On ne peut pas mettre la pression sur le Salon chaque année”, a prévenu Arnaud Lemoine, directeur du Ceneca (organisateur du Salon) lors d’une conférence de presse, rappelant que manifestations et tractage sont interdits tandis que les déambulations des politiques – 80 visites institutionnelles sont attendues – seront encore “plus encadrées”.
600 000 visiteurs attendus
Les organisateurs restent toutefois optimistes pour cette édition qui devrait attirer plus de 600 000 visiteurs pour 1 100 exposants, 3 500 animaux – hors bovins –, 30 pays représentés dont la Côte d’Ivoire mise à l’honneur. Le hashtag #venircestsoutenir sur les réseaux sociaux a rencontré un large écho. “Venir au Salon, c’est affirmer un soutien”, souligne le président du Salon Jérôme Despey. “Pas de pays sans paysans”, rappelle Arnaud Lemoine, pour qui “l’agriculture du réel doit être connue pour être comprise et respectée”.
Privé de vaches mais pas de débats, le Salon demeure, en effet, un moment clé de rencontre entre agriculteurs et Français. Un espace où se croisent colères, propositions et innovations. Un lieu où, malgré les crises, se joue une part du lien entre la nation et ceux qui la nourrissent.

