À l’approche des quatre ans de l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine, le 24 février 2022, comment ce conflit peut-il prendre fin ? Pierre Lévy a été ambassadeur de France à Moscou entre 2020 et 2024. Il vient de publier “Au cœur de la Russie en guerre. Récit de l’ambassadeur de France” aux éditions Tallandier.
Des discussions se sont tenues à Genève entre l’Ukraine et la Russie cette semaine. Aucun accord de paix n’a été conclu. Ces discussions trilatérales permettent-elles d’avancer pas à pas pour vous ou sont-elles vouées à l’échec ?
Je ne suis pas surpris par l’absence de résultats. Ce que j’observe, c’est que depuis un an et demi, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, qui, quoi qu’on en pense a fait un peu turbuler le système, la Russie n’a pas dévié de son cap visant à anéantir la souveraineté de l’Ukraine, à la soumettre. Il a pu y avoir des infléchissements de forme pour, en quelque sorte, ne pas perdre le président américain, ne pas se le mettre à dos. Mais sur le fond, il n’y a pas de changement de ligne. Et à mon sens, les négociations n’ont pas même réellement commencé.
Les conditions de la Russie pour mettre fin à la guerre restent inchangées…
Il faut toujours se référer à la position qui avait été exprimée par Vladimir Poutine dans un grand discours, le 14 juin 2024, au ministère russe des Affaires étrangères, avant la conférence de paix du Bürgenstock en Suisse. Trois points me semblent importants dans la grille d’analyse des positions russes pour comprendre ce qui se passe actuellement et mesurer la complexité de la négociation.
D’abord, il y a un décalage séquentiel majeur entre les Russes et nous. Pour l’Ukraine, et nous les Européens, on discute d’abord d’un cessez-le-feu et ensuite on discute des conditions d’un accord de paix. Alors que pour les Russes, c’est exactement l’inverse. On discute d’abord d’un accord global et un cessez-le-feu intervient ensuite.
Des pré-conditions très strictes sont mises en avant par Moscou pour entrer en négociation : le retrait des troupes ukrainiennes des régions annexées ; l’Ukraine doit notifier officiellement qu’elle renonce à adhérer à l’OTAN ; une Ukraine démilitarisée, c’est-à-dire avec des forces armées qui sont plafonnées, qui renonce à l’arme nucléaire ; une Ukraine “dénazifiée”, c’est-à-dire en clair en clair des élections et le départ de Zelensky ; le respect des droits, des libertés et des intérêts des russophones, et la levée de toutes les sanctions. Enfin il y a un troisième chapitre qui est très souvent cité par les Russes, c’est ce qu’ils appellent le traitement “des causes profondes à la racine du conflit”. Ils reprochent à l’Occident la soi-disant poussée de l’OTAN vers l’Est, qui aurait, dans leur narratif, acculé la Russie. Ils veulent ainsi revoir complètement l’ordre de sécurité en Europe et faire revenir l’OTAN à sa configuration avant son élargissement, en 1997, aux pays d’Europe centrale et orientale. Cela est évidemment inacceptable ainsi. Mais il faudra des arrangements pour stabiliser notre continent une fois que les armes se seront tues.

À terme, l’Ukraine devra-t-elle se résoudre à concéder des territoires aux Russes pour mettre un terme à la guerre ?
Je crois que le préalable est d’être parfaitement clair sur ce que nous pouvons offrir à l’Ukraine en termes de garantie de sécurité. Pour concéder quelque chose, l’Ukraine a besoin de savoir exactement quelles sont les garanties de sécurité dont elle pourra bénéficier : sa première garantie de sécurité est d’avoir une armée forte, à laquelle les Occidentaux fournissent des armements, du renseignement, avec toute la latitude pour augmenter ses effectifs. Deuxième élément, il y a l’apport des Européens dans le cadre de la coalition des volontaires, donc une force multinationale qui pourraient se déployer dans une configuration politique qui reste à définir. Troisièmement, une contribution américaine à ce dispositif selon des modalités à préciser. Le préalable est que le président Zelensky sache exactement sur quoi il peut compter. Après, il pourra faire valoir ces avancées à son peuple, et dire “voilà ce que nous avons acquis, c’est une assurance pour l’avenir, afin d’empêcher la Russie de recommencer”, et voilà les concessions que je suis prêt à faire. C’est aux Ukrainiens de décider.
On ne voit pas d’issue à ce conflit, on ne voit pas ce qui pourrait arrêter ce conflit quatre ans après.
À mon avis, ce qui peut, à un moment, arrêter le conflit, c’est le fait que les deux parties se rendent compte que, finalement, il y a un coût considérable, humain, politique et matériel. Constater l’impasse, que les coûts de la guerre sont supérieurs aux gains possibles. La Russie est loin de contrôler la totalité des régions annexées : dans l’oblast de Donetk il lui reste 19 % à conquérir, à Lugansk 0,13 %, et à peu près 24-25 % des régions de Kherson et Zaporijjia. Selon les chiffres publiés par l’ISW (Institute of Study of War), les gains territoriaux supplémentaires entre 2024 et 2025, c’est 0,8 % des territoires ukrainiens. La progression quotidienne moyenne des forces russes en 2025, c’était 13,24 km², à comparer à 9,87 km² en 2024. Nous sommes maintenant dans une guerre d’attrition. La stratégie russe actuelle consiste en des frappes en profondeur sur les infrastructures ukrainiennes et des actions hybrides visant à faire peur aux populations occidentales.
On sait que la vie est plus chère pour les Russes, que la TVA a augmenté cette année. Est-ce que les Russes soutiennent toujours autant massivement le conflit en Ukraine depuis 2022 ?
Il y a beaucoup de débats sur la valeur des sondages. Selon moi, il y a à peu près 15 % de Russes qui sont nationalistes, jusqu’au boutistes. Vous avez la même proportion d’opposants à la guerre. L’immense majorité, soit à peu près 70 %, soutient ou ne conteste pas la politique du pouvoir. Il y a un réflexe patriotique, d’autant plus qu’ils sont soumis à une intense propagande pour les convaincre que l’OTAN est en train de les attaquer et veut la perte de la Russie. C’est un élément qui est structurant dans l’idéologie, le mental stratégique russe. Beaucoup ont aussi intérêt à la poursuite de la guerre compte tenu du niveau très élevé des primes d’engagement et de décès. La répression de toute opinion dissidente est forte et, comme on disait à l’époque soviétique, les gens discutent dans la cuisine.
Les trains de sanctions qui visent l’économie russe, les banques, les dirigeants sont-elles suffisantes ?
Je pense qu’il en faut augmenter la pression. On peut faire plus, par exemple, pour lutter contre la flotte fantôme, ces vieux bateaux, pas ou mal assurés, qui transportent des cargaisons de pétrole russe. Si les Américains décidaient de prendre des sanctions supplémentaires, je pense que les effets seraient importants.

Donald Trump a dit qu’il voulait clore le sujet ukrainien en juin 2026. Ce calendrier est-il réaliste ?
C’est toute la différence entre déclarer “fichez-moi la paix” et “je veux faire la paix”. On a parfois l’impression que le président Trump veut se débarrasser du sujet. Comme s’il y avait deux mauvais garçons qui se chamaillent dans la cour de récréation. “Arrêtez tout ça, passons à autre chose”. Et il y a, bien sûr, la crainte qu’un tel accord se fasse au détriment de l’Ukraine. Vous avez vu, depuis février 2025, combien il y avait un biais pro-russe, comme l’ont montré la scène dans le bureau Oval et le vote par la Russie à l’ONU, le 24 février 2025, d’un projet de résolution présenté par les Etats Unis. Est-ce que les Américains sont prêts véritablement à s’investir pour une paix juste et durable ? Nous, les Européens, déclarons être prêts à appuyer les efforts de Washington en ce sens. Je ne peux dissimuler mon scepticisme.
Vous avez été ambassadeur de France à Moscou entre janvier 2020 et août 2024. Vous racontez dans votre livre un séjour marqué par le Covid-19, l’invasion de l’Ukraine, la radicalisation du régime, le départ des expatriés français. Quatre ans de mission que vous décrivez comme vertigineuse.
Je savais que la mission serait ardue. La relation avec la Russie n’a jamais été facile. Vous savez, la guerre, de fait, existe depuis 2014. Il y avait l’ambition à l’époque de renouer le dialogue avec la Russie qui faisait sens, pour trouver une solution politique à la crise, travailler à la stabilité de l’Europe et au-delà. Ensuite, nous sommes entrés dans une période où la température est montée très, très vite.
Je reste convaincu que cette guerre est un immense gâchis. Elle provoque une destruction de valeur, au sens éthique du terme, et également de valeur au sens économique. C’est une guerre qui était inutile pour trois raisons. D’abord, parce que la question de l’Ukraine dans l’OTAN n’était plus d’actualité depuis le sommet de Bucarest en 2008. Deuxièmement, il y avait le cadre des accords de Minsk et des négociations en format Normandie (France, Allemagne, Russie, Ukraine) qui n’avançaient pas et, de fait, permettait à la Russie de bloquer la marche de l’Ukraine sur la voie euro-atlantique, c’est-à-dire d’être membre de l’Union européenne et de l’OTAN. Et puis, troisièmement, les Russes avaient sans doute des moyens d’affaiblir Zelensky ou de s’en débarrasser.
Je pense que Vladimir Poutine a fait une erreur historique qui a coupé pour très longtemps la Russie de son premier partenaire économique, commercial, technologique et même culturel, l’Europe, et a affaibli durablement son pays au plan international, en particulier face à la Chine.

