February 11, 2026

DECRYPTAGE. Ubisoft : grève, licenciements, projets annulés, chute en bourse… pourquoi l’empire français du jeu vidéo est au bord du "Game Over"

l’essentiel
Alors que le géant du jeu vidéo traverse une zone de turbulences financières inédite, une grève massive de trois jours débute ce mardi 10 février 2026 dans ses studios français. Entre colère des salariés, échecs commerciaux, chute boursière et condamnations judiciaires, le créateur d'”Assassin’s Creed” affronte une crise sans précédent.

Le climat est électrique devant les studios d’Ubisoft. De Paris à Montpellier, en passant par Bordeaux, Annecy et Lyon, les salariés se rassemblent ce mardi 10 février pour crier leur mécontentement. Ce mouvement de grève, qui pourrait s’étendre à l’international avec des mobilisations prévues jusqu’à Milan, exprime un ras-le-bol profond.

À lire aussi :
Ubisoft : l’entreprise veut limiter le télétravail… Les syndicats appellent à la grève contre un retour “forcé” au bureau

En cause : la suppression brutale du télétravail avec l’imposition de cinq jours de présence par semaine, mais aussi un plan de départs volontaires visant 200 personnes au siège social. Pour les syndicats, cette politique est le résultat de choix industriels malheureux. “Les gens à la tête de l’entreprise ont fait des choix désastreux et on n’a plus confiance en eux”, déplore Pierre-Etienne Marx, membre du Syndicat des travailleurs du jeu vidéo (STJV).

De la ferme bretonne au sommet du monde

Pour comprendre l’ampleur du séisme, il faut revenir aux origines de cette épopée industrielle. Fondée en 1986 par les cinq frères Guillemot dans le Morbihan, l’entreprise visait au départ à diversifier les activités de négoce agricole de leurs parents.

En quarante ans, la petite société bretonne est devenue le numéro 1 français et un membre du Top 3 mondial, portée par des succès planétaires comme “Rayman”, “Just Dance” ou la saga “Assassin’s Creed”. Ubisoft emploie aujourd’hui environ 17 000 salariés à travers le globe, contre 20 000 il y a encore deux ans, témoignant d’une réduction d’effectifs déjà bien entamée.

Le contrecoup brutal de la bulle Covid

Comme beaucoup d’acteurs de la technologie, Ubisoft subit aujourd’hui le retour de bâton d’une période d’euphorie trompeuse. Pendant la pandémie, l’industrie du jeu vidéo a connu une croissance record, poussant le groupe à des investissements massifs et des recrutements à tour de bras pour répondre à la demande mondiale.

Mais ce pic de consommation était une “bulle”. Avec le retour à la vie normale et l’augmentation des taux d’intérêt, le coût de développement des jeux est devenu un gouffre financier. Cette économie qui se finance par la dette supporte désormais un poids de remboursement de plus en plus lourd, forçant l’éditeur à une cure d’austérité de 200 millions d’euros.

Des sorties en demi-teinte et des projets annulés

Sur le plan créatif, la machine semble grippée. Si Ubisoft a prouvé par le passé qu’il pouvait vendre des titres mémorables comme “Rainbow Six” ou “The Division”, ses dernières productions peinent à convaincre. Le blockbuster “Star Wars Outlaws”, sorti en août 2024, a réalisé des ventes décevantes par rapport aux attentes immenses de la licence.

À lire aussi :
Ubisoft : avec “Assassins’s Creed Mirage”, l’éditeur français de jeux vidéo cherche une sortie de crise

Plus grave encore, le projet “Skull and Bones”, qualifié de jeu “AAAA” par la direction, a mis dix ans à sortir pour un résultat jugé médiocre par la critique. Face à ces échecs, la sanction est tombée : six jeux ont été annulés, dont le très attendu remake de “Prince of Persia : Les sables du temps” et le jeu de tir “XDefiant”, fermé seulement six mois après son lancement.

Les cicatrices du procès pour harcèlement

L’image de l’entreprise a également été durablement ternie par des affaires de mœurs internes. En juillet 2025, le tribunal correctionnel de Bobigny a rendu un verdict historique après cinq années d’enquête sur la culture toxique au sein du groupe. Trois anciens hauts cadres ont été condamnés à des peines de prison avec sursis et de lourdes amendes pour harcèlement moral et sexuel.

À lire aussi :
Accusations de harcèlement chez Ubisoft : le PDG promet un “changement structurel”

Parmi eux, Tommy François, ancien vice-président du service éditorial, a écopé de trois ans avec sursis, tandis que Serge Hascoët, l’ex-numéro 2 et directeur créatif historique, a été condamné à 18 mois avec sursis. Ce procès a mis en lumière un système de “boys’ club” où les humiliations et les comportements déplacés étaient monnaie courante, laissant des séquelles profondes chez de nombreux employés et accélérant la rupture entre la base et le sommet.

Une direction et un avenir en question

La crise est enfin politique et boursière. L’action du groupe s’est effondrée de près de 95 % en cinq ans, faisant tomber la valeur de l’entreprise à son niveau le plus bas depuis 2012. Le “carnage boursier” inquiète d’autant plus que le géant chinois Tencent renforce sa présence au capital, faisant craindre une perte d’indépendance de la famille Guillemot.

Yves Guillemot, le PDG de 65 ans, évoque une “année charnière” et une “refonte globale”, mais pour beaucoup, le point de rupture est atteint. Alors que les résultats trimestriels sont attendus dans quarante-huit heures, l’avenir d’Ubisoft, jadis fleuron de la tech française, semble plus incertain que jamais.

source

TAGS: