Le leader suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, en février 2025. IRANIAN SUPREME LEADER’S OFFICE/ZUMA/SIPA
Le régime iranien met en garde les Etats-Unis et Israël contre toute attaque ce samedi 31 janvier, affirmant que ses forces armées étaient en « état d’alerte maximale » après le déploiement cette semaine d’importantes forces militaires américaines dans le Golfe. Depuis la vague de contestation réprimée début janvier dans le sang par le pouvoir iranien, Donald Trump a multiplié les menaces d’attaques contre l’Iran. Et le président américain presse la République islamique d’accepter un accord sur le nucléaire. Récapitulons, en cinq questions, cette situation extrêmement évolutive.
· Les menaces de Trump sont-elles sérieuses ?
Donald Trump a menacé cette semaine l’Iran d’une attaque « bien pire » que celles de l’an dernier. En juin 2025, les bombardements américains avaient visé des sites nucléaires ainsi que des scientifiques iraniens, concluant la « guerre de 12 jours » lancée par Israël.
Le président américain, qui dit avoir sa « propre moralité » comme seule boussole, a prévenu qu’une « énorme armada » était arrivée dans le golfe Persique. Cette « armada » est constituée du porte-avions Abraham-Lincoln et ses plus de 80 avions, ainsi que de son escorte de trois destroyers, dotés de capacités antimissiles et de missiles de croisière Tomahawk. Le groupe aéronaval américain, généralement accompagné d’un sous-marin d’attaque, lui aussi capable de tirer des Tomahawk contre des cibles à terre, est arrivé lundi dans la région.
Il s’ajoute aux importants moyens militaires américains sur place : Washington stationne quatre navires de lutte antimines à Bahreïn pour parer à toute entrave à la navigation dans le détroit d’Ormuz et dispose de dizaines d’appareils sur les bases aériennes d’Al-Udeid (Qatar) et d’Al-Dhafra (Emirats). Nombre de mouvements d’avions de transport transportant des batteries de défense aérienne dans la région et l’arrivée de chasseurs-bombardiers F-15 ont par ailleurs été relevés ces dernières semaines, selon des sites ou comptes spécialisés.
Le porte-avions USS Abraham Lincoln, en novembre 2019. ZACHARY PEARSON / AFP
Donald Trump pourrait s’en prendre aux navires exportant le pétrole iranien, comme il l’a fait pour le Venezuela, afin d’asphyxier l’économie du pays pour obtenir un « deal », selon Farzan Sabet, spécialiste de l’Iran au Geneva Graduate Institute. Il pourrait aussi mener « soit des frappes ponctuelles, soit une guerre limitée à des objectifs restreints, lui permettant de dire qu’il a fait respecter sa ligne rouge sans s’engager dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient, et ainsi crier victoire ».
Une telle opération viserait les systèmes anti-aériens, les rampes de lancement de missiles et de drones, comme les frappes israéliennes en juin. Pour Eva Koulouriotis, analyste indépendante du Moyen-Orient, ces frappes cibleraient probablement les positions des Gardiens de la Révolution et de ses milices des Bassidj impliquées dans la répression. « Les services de renseignement américains, avec le soutien du Mossad israélien, ont une vision claire de ces forces », explique-t-elle.
Un autre scénario est que les Etats-Unis mènent des frappes de décapitation en visant « tous les piliers du régime iranien, en commençant par le sommet de la pyramide, le guide suprême Ali Khamenei, et en s’étendant aux forces armées et à la direction des Gardiens de la Révolution, ainsi qu’aux hauts responsables politiques qui constituent le noyau dur du régime », selon Eva Koulouriotis. « Cela inclurait également la neutralisation des principales bases militaires, du programme de missiles et de ce qui reste du programme nucléaire », selon elle.
· A quel point le régime iranien est-il affaibli ?
Sorti affaibli de la guerre de juin 2025, le pouvoir iranien a étouffé par une violente répression les récentes manifestations. Initié en décembre par des commerçants contre le marasme économique, le mouvement avait pris le 8 janvier une vaste ampleur, posant à la République islamique son plus grand défi depuis sa création en 1979.
La pression est montée ces derniers jours d’un cran sur le pouvoir iranien, avec d’une part l’arrivée des forces américaines dans le Golfe, d’autre part l’inscription par l’Union européenne des gardiens de la révolution sur sa liste des « organisations terroristes », une décision qualifiée d’« insensée » par Téhéran. L’armée idéologique de la République islamique, véritable Etat dans l’Etat qui compterait entre 100 000 et 200 000 hommes, est accusée par les Occidentaux d’avoir orchestré la répression du vaste mouvement de contestation de ce mois de janvier. Le bilan humain se compte au moins en milliers de morts et certaines sources locales, non vérifiables pour le moment, évoquent jusqu’à 30 000 morts.
« L’objectif américain, c’est de faire vaciller le régime. Donc il y a vraiment une stratégie qui visera à le paralyser, à désorganiser la chaîne de commandement » et cela « passe par l’élimination de Khamenei, de ses conseillers proches, des têtes pensantes du gouvernement central des “Pasdaran” [nom farsi des Gardiens de la Révolution, NDLR] », abonde David Khalfa. Mais « le régime est quand même relativement solide et résilient, ça ne sera pas une mince affaire », prévient-il, d’autant que « les gardiens ont anticipé le scénario ». A l’appui de la puissance aérienne, « l’hypothèse implicite de Washington, c’est au fond que les “boots on the ground” [les troupes au sol, NDLR] seraient fournies par la société iranienne elle-même », selon lui.
· L’Iran peut-il renoncer à son nucléaire ?
Officiellement, il n’en est pas question. « Le savoir et la technologie nucléaires de la République islamique d’Iran ne peuvent être éliminés, même si les scientifiques et les fils de la nation tombent en martyrs », a déclaré ce samedi le chef de l’armée iranienne Amir Hatami.
Vendredi, le chef de la diplomatie, Abbas Araghchi, n’avait malgrét tout pas exclu de participer à des discussions si elles étaient « justes et équitables », répétant que son pays n’avait « jamais cherché à se doter de l’arme nucléaire ». Il a cependant ajouté que les capacités de défense et les missiles de son pays « ne feraient jamais l’objet de négociations ».
Donald Trump a déclaré jeudi soir qu’il « espère ne pas pas devoir utiliser la force », après avoir appelé la veille à conclure un « accord juste et équitable – PAS D’ARMES NUCLÉAIRES ». « Le prix demandé à l’Iran pour un accord s’est accru considérablement », estime Farzan Sabet. Washington entend obtenir l’interdiction de toute activité d’enrichissement, la limitation des capacités balistiques et le « démantèlement ou de sévères restrictions posées à son “Axe de la résistance” », constitué notamment des Houthis au Yémen et du Hezbollah libanais, explique-il à l’AFP.
Le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi, le 18 janvier 2026 à Téhéran. ATTA KENARE / AFP
Ce serait « une forme de capitulation » inacceptable pour Téhéran, selon David Khalfa, cofondateur du centre de recherches Atlantic Middle East Forum (AMEF), qui estime que Donald Trump « optera pour l’option militaire », notamment pour démontrer sa capacité à faire respecter ses lignes rouges.
Selon le média américain Axios citant des responsables américains, tout accord avec Téhéran devrait notamment inclure le retrait de tout l’uranium enrichi du pays, le plafonnement du stock de missiles à longue portée et un changement de politique vis-à-vis de certains groupes armés dans la région. En 2018 pendant son premier mandat, Donald Trump s’était retiré du pacte international sur le nucléaire iranien, conclu trois ans plus tôt, et avait rétabli des sanctions. L’Iran s’est en riposte affranchi de la plupart de ses engagements.
· Quelle riposte iranienne si Trump attaque ?
L’Iran a averti d’une riposte immédiate en cas d’attaque, rappelant que de « nombreuses » bases américaines dans la région se trouvaient à portée de missiles iraniens.
Amir Hatami a également menacé de bloquer le détroit d’Ormuz, point de transit clé pour les approvisionnements énergétiques mondiaux. Les gardiens de la révolution vont y mener à partir de dimanche « un exercice naval de tir réel de deux jours », a indiqué le Commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom), mettant en garde dans un communiqué contre « tout comportement dangereux ou non professionnel à proximité des forces américaines ».
Bien que largement entamées lors des frappes de l’automne 2024 et de juin 2025, les capacités de riposte iraniennes demeurent. Téhéran dispose toujours de 1 500 à 2 000 missiles balistiques de moyenne portée capables de frapper Israël, pointe Farzan Sabet. Et le pays dispose de davantage encore de missiles balistiques « bien plus précis » à plus courte portée, de missiles de croisière et antinavires pour semer le chaos dans le Golfe, sans compter ses petites vedettes lance-missiles.
Le chef de l’armée a également annoncé jeudi que les régiments de combat avaient été dotés de « 1 000 drones stratégiques ». Pour Eva Koulouriotis, la décision de Téhéran de répondre ou non « dépendra de la nature et de l’ampleur de la frappe américaine ».
· Quelle est l’attitude des pays voisins ?
Les pays du Golfe appellent à la retenue, tout comme la Turquie voisine : le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, qui a reçu vendredi Abbas Araghchi, a jugé « vitale » la reprise des négociations sur le nucléaire « afin d’apaiser les tensions régionales ». La Turquie, membre de l’Otan, souhaite à tout prix éviter une escalade militaire qui risquerait de jeter des milliers de migrants par-delà les plus de 550 km de frontière qu’elle partage avec l’Iran et créerait un nouveau conflit à ses portes, après la Syrie.
La Russie, alliée de longue date de l’Iran, a lui aussi proposé sa médiation. Et le président russe Vladimir Poutine a reçu vendredi Ali Larijani, qui dirige la plus haute instance de sécurité en Iran. Plusieurs pays du Golfe, dont certains abritent des bases militaires américaines, ont déjà appelé ces derniers jours à la désescalade. La Haute représentante de l’Union européenne, l’Estonienne Kaja Kallas, a enfin déclaré jeudi que la région « n’a pas besoin d’une nouvelle guerre ».
Seule voix discordante, le ministre saoudien de la Défense, le prince Khalid bin Salman, a déclaré vendredi lors d’une réunion privée à Washington que si le président Trump ne mettait pas à exécution ses menaces contre l’Iran, le régime en sortirait renforcé, selon des informations du média Axios. Un revirement par rapport aux préoccupations publiques de l’Arabie saoudite et de son prince Mohamed Ben Salmane exprimées il y a trois semaines, qui avaient contribué à dissuader Donald Trump d’une attaque. « À ce stade, si cela ne se produit pas, cela ne fera qu’encourager le régime », aurait déclaré « KBS » vendredi à plusieurs responsables de la Maison-Blanche, selon des sources présentes dans la salle.

