January 24, 2026

"On n’a pas le temps, alors on fait mal"… Manque de soins, personnel à bout : l’enfer quotidien derrière les portes de cet Ehpad

l’essentiel
Le climat de travail à l’Ehpad Saint-Jacques, à L’Isle-Jourdain, est vivement critiqué et de nombreux témoignages dénoncent des pratiques de gestion accablantes. Une situation alarmante tant pour les résidents que le personnel. Enquête.

À L’Isle-Jourdain (Gers), derrière les murs de l’Ehpad Saint-Jacques, censés offrir protection et confort aux aînés, se dessine une réalité bien différente. De nombreux salariés dénoncent un système de travail qu’ils qualifient de “délétère” et qui affecte à la fois les résidents et les personnels.

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Infirmiers, aides-soignants, agents de service, personnels d’entretien et représentants syndicaux décrivent un climat qu’ils jugent “anormal”. Selon certains, l’établissement serait marqué par des tensions internes, des pressions hiérarchiques et des pratiques estimées contraires aux règles fondamentales de bientraitance.

Ces lanceurs d’alerte évoquent une organisation institutionnelle qui, progressivement, aurait pris le pas sur la déontologie professionnelle.

Une organisation sous tension

En décembre 2023, un cabinet d’ergonomie a remis un rapport accablant sur les risques psychosociaux au sein de l’Ehpad. Ce document, consulté par La Dépêche du Midi, pointe une coordination médicale et managériale “en défaut”, génératrice d’un climat d’insécurité tant pour les agents que pour les résidents.

S’appuyant sur une quarantaine de pages et de nombreuses auditions, le document évoque des pratiques pouvant relever, à cette époque-là, d’une forme de “maltraitance institutionnelle”. Des résidents auraient ainsi été réveillés dès 5 heures du matin afin de permettre aux équipes de “s’avancer” dans le service, au mépris des rythmes physiologiques des pensionnaires.

Deux ans après la publication de ce rapport, la réalité serait différente selon la directrice adjointe, Nathalie Lairaud, en poste depuis un an. “Je ne vois pas nos agents réveiller les résidents à 5 h du matin pour prendre une douche.”

Les locaux ont une capacité de 80 lits.
Les locaux ont une capacité de 80 lits.
DDM – A.B.

Selon le rapport, corroboré par plusieurs témoignages, cette organisation aurait été entretenue par un “noyau de soignantes expérimentées” exerçant une pression constante sur les nouveaux arrivants.

“Tout ce que je faisais devenait faux. Même respirer, c’était mal”, raconte une ancienne agente de service hospitalier (ASH).

Les personnels dénonçant ces pratiques évoquent également des fouilles de casiers, du harcèlement moral et un climat de défiance généralisée. “Il y a ceux qui s’occupent des gens et ceux qui n’en ont rien à faire”, confie une ancienne aide-soignante.

Sécurité des soins : des écarts qui questionnent

Au-delà des problématiques managériales dénoncées en 2023, les témoignages et l’audit interne font état de pratiques qualifiées de “non conformes” par les salariés.

Des agents de service hospitalier non qualifiés auraient, selon plusieurs témoignages concordants, administré des médicaments à des résidents, constituant un glissement de tâches considéré comme illégal. “Les pansements étaient faits par les aides-soignantes le matin”, rapporte une ancienne salariée.

Plus préoccupant encore, l’audit évoque des injections d’insuline réalisées sur des dosages “estimés” au moment des repas pour certains résidents diabétiques, faisant peser un risque vital sur les patients. “On n’a pas le temps, alors on fait mal”, dixit un ancien employé.

Un incendie s’est déclaré dans une chambre de l’Ehpad en août dernier.
Un incendie s’est déclaré dans une chambre de l’Ehpad en août dernier.
DDM – A.B.

À ces faits s’ajoutent des manquements matériels répétés : chariots non nettoyés, matelas à air défaillants ou absents, médicaments retrouvés au sol.

“On m’a demandé de faire une douche debout alors que cette dame ne tient pas debout”, témoigne une aide-soignante.

La configuration des locaux est également pointée du doigt. Selon plusieurs agents, certains services ne disposeraient que d’une seule douche pour 25 à 30 résidents, tandis qu’un autre service de neuf résidents en serait totalement dépourvu. Conséquence : des toilettes qui, d’après les salariés, ne seraient parfois réalisées qu’une fois par semaine.

“La situation ne permet plus de garantir la dignité, la sécurité et la qualité de vie des résidents, ni les conditions de travail du personnel”, résume une aide-soignante.

Produits stupéfiants : soupçons de détournement

Aujourd’hui, une majorité des accusations formulées reste au stade d’allégations. Néanmoins, en décembre 2023, un signalement suivi d’une enquête préliminaire de la gendarmerie est venu renforcer les inquiétudes autour de la gestion des médicaments, notamment ceux classés comme stupéfiants.

Une ancienne infirmière affirme que des patchs de fentanyl disparaissaient régulièrement. “On faisait l’inventaire, et les comptes n’y étaient pas. Ce n’était pas ponctuel, c’était récurrent”, explique-t-elle. En clair, des résidents en fin de vie n’auraient ainsi pas reçu les doses prescrites.

“Quand on posait la question, on nous répondait que le patch avait déjà été utilisé, sans qu’il y ait de traçabilité claire.” Aucune charge n’a cependant été retenue à la suite du signalement. “Il n’y a pas de sujet”, dixit la directrice adjointe.

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Des faits de brutalité dans les soins sont également rapportés. “On a vu une aide-soignante tirer une résidente par les bras pour la relever alors qu’elle avait la clavicule fracturée”, témoigne une ancienne salariée.

Un impact humain durable

Au fil des années, de nombreux salariés ont claqué la porte de l’établissement, épuisés ou écœurés. Plusieurs témoignent encore aujourd’hui de l’impact psychologique de leur passage à l’Ehpad Saint-Jacques.

“J’ai failli arrêter complètement ce métier”, confie une ancienne ASH. “Ils m’ont fait douter de ma propre santé mentale”, raconte de son côté un ancien agent de service, qui se dit avoir été victime de pressions répétées. Les langues se délient, sous couvert d’anonymat. Une peur révélatrice d’un profond malaise.

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Intérim, contrats courts, plannings instables : le turn-over est fréquent. “Les gens ne veulent pas aller bosser là-bas”, résument plusieurs témoins.

Des témoignages qui dessinent le portrait d’un établissement où l’état des locaux, l’organisation du travail et le management pèseraient lourdement sur la qualité des soins et les conditions de travail. “Voir ça tous les jours, c’est insupportable.”


La direction réfute la maltraitance et évoque un bâtiment inadapté

Contactée, la directrice adjointe de l’Ehpad, Nathalie Lairaud, réfute toute accusation de maltraitance institutionnelle. “Je trouve ce terme un peu fort”, affirme-t-elle. Elle reconnaît cependant les contraintes structurelles liées à l’ergonomie du bâtiment, aujourd’hui inadapté pour les besoins des résidents et du matériel.

Selon elle, l’établissement est “très bien entretenu” et le rythme de vie des résidents est tout à fait respecté.

Concernant le climat social, la direction évoque “des tensions comme dans toute structure collective”, sans parler de dysfonctionnement avéré. “Il y a des groupes de personnes qui s’entendent plus que d’autres, c’est la vie collective.”

Enfin, Nathalie Lairaud rappelle que les décisions concernant la reconstruction ou la réhabilitation relèvent des autorités de tutelle (Département, ARS). Elle affirme que la direction œuvre actuellement à faire avancer le dossier.

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