January 19, 2026

"C’est un moment de sociabilité" : pourquoi les clubs de strip-tease persistent, selon un sociologue

l’essentiel
Jean-Marc Leveratto, professeur de sociologie émérite à l’Université de Lorraine, analyse la place du strip-tease dans la société contemporaine, entre spectacle érotique, revendication féministe et loisir banalisé.

Comment expliquer la persistance des clubs de strip-tease dans une société qui affiche une forte réprobation morale vis-à-vis de la sexualité marchande ?

Cette réprobation morale n’empêche pas la normalisation du spectacle érotique. On observe une coexistence entre la critique morale et une permissivité croissante. D’un côté, la consommation de pornographie est devenue un droit individuel largement accepté. De l’autre, les classes moyennes ont évolué dans leur rapport à la sexualité et à la représentation du corps. Les féministes elles-mêmes se sont divisées sur la question : certaines dénoncent l’exploitation du corps féminin, d’autres se réapproprient la pratique. Le “nouveau burlesque” illustre bien cette appropriation : des femmes diplômées s’y engagent comme une forme d’expression artistique et d’affirmation de soi. Des cours de burlesque se multiplient, et les médias féminins comme Elle ou Marie Claire valorisent désormais la recherche du plaisir et la liberté sexuelle. On est donc face à une ambivalence : la dénonciation de la marchandisation du corps coexiste avec une valorisation esthétique et symbolique du strip-tease.

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Peut-on voir dans la fréquentation des clubs de strip-tease le symptôme d’un malaise masculin ?

C’est une hypothèse classique, proche de celle qu’on formule pour la prostitution : une logique de compensation. Mais il faut rester prudent. Les pratiques sont très diverses selon les lieux et les publics. Le développement massif de la pornographie sur Internet a aussi transformé le rapport au spectacle érotique. Aujourd’hui, on trouve en ligne toutes les formes de strip-tease, du plus esthétique au plus pornographique. Historiquement, il y a toujours eu cette dualité : des spectacles raffinés destinés à une élite et des shows populaires plus crus. Cette diversité existe encore, et elle rend difficile toute généralisation sur les motivations des spectateurs.

Jean-Marc Leveratto, sociologue.
Jean-Marc Leveratto, sociologue.
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Pourquoi certains hommes continuent-ils à payer pour voir un spectacle alors qu’ils pourraient aller sur des plateformes en ligne ?

Parce que le strip-tease reste un moment de sociabilité. Il ne s’agit pas toujours d’une pratique régulière, mais souvent d’un événement ponctuel : un anniversaire, une fête de fin d’études, une soirée entre amis. Dans ces contextes, le strip-tease devient une animation, un divertissement collectif. Il y a aussi la dimension du direct, du face-à-face, qui ne peut pas être reproduite à l’écran. Et puis, il ne faut pas oublier le strip-tease masculin, qui s’est beaucoup développé. Là encore, on retrouve la même logique de normalisation : le stripper masculin est devenu un personnage de comédie populaire, symbole d’un érotisme décomplexé.

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