Après avoir fait enlever le président vénézuélien, Nicolás Maduro, en dehors de tout cadre légal et en violation complète du droit international, Donald Trump a réitéré ses menaces d’intervention militaire pour s’emparer, cette fois, du Groenland – territoire associé au Danemark, et donc à l’Union européenne (UE), et membre de l’Otan. Face à une telle menace, il est temps pour les dirigeants européens de sortir enfin de la stratégie inefficace de profil bas qui prévaut depuis le retour au pouvoir, le 1er janvier 2025, de Donald Trump et vis-à-vis de ses exigences toujours plus exorbitantes.
Nicolás Maduro, à la tête d’un régime corrompu, policier et inefficace, qui a dramatiquement appauvri les Vénézuéliens et grossièrement manipulé les élections pour se maintenir au pouvoir contre la volonté de son peuple, ne mérite évidemment pas qu’on verse la moindre larme sur son sort. Mais la démocratie ne s’impose pas de l’extérieur. Donald Trump a d’ailleurs immédiatement fait comprendre que ce n’était nullement l’objectif de son intervention en maintenant le régime chaviste en place.
Son principal objectif était de mettre la main sur le pétrole vénézuélien. Il pourrait bien cependant déchanter rapidement de ce côté-là : les réserves pétrolières du Venezuela sont probablement très largement surestimées et, de toute façon, très difficilement exploitables. De plus, les installations pétrolières du pays, obsolètes, vont nécessiter des dizaines de milliards de dollars d’investissement avant de pouvoir cracher de nouveau de l’or noir et alimenter les émissions de gaz à effet de serre américaines. Les Etats-Unis de Trump ont, en effet, quitté la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Dans ce contexte, les Européens doivent d’urgence soutenir les forces démocratiques et progressistes en Amérique latine pour les aider à résister à l’impérialisme agressif des Etats-Unis trumpistes.
Les questions de sécurité ne sont qu’un prétexte
Les menaces de Donald Trump contre le Groenland posent un problème plus direct encore à l’Europe. Là aussi, les questions de sécurité invoquées ne sont évidemment qu’un prétexte. Les Etats-Unis disposent déjà d’une base militaire au Groenland, tandis que les Danois et les autres pays européens sont prêts à renforcer leur présence militaire pour faire face aux tensions géopolitiques qui se développent dans l’Arctique. Le vrai sujet pour Donald Trump est, là aussi, celui des matières premières et de la prédation à exercer sur les richesses que recèle le sous-sol du Groenland.
Bien que dépendant du Danemark, le Groenland n’appartient pas à proprement parler à l’Union européenne. Le Danemark avait adhéré, en 1973, à l’Union européenne – ou plutôt à la Communauté économique européenne (CEE), comme elle s’appelait à l’époque. Mais en 1982, les habitants du Groenland avaient décidé, par un référendum, de se retirer de la CEE, notamment pour ne pas avoir à dépendre de la politique commune de la pêche.
Le Groenland est devenu alors un simple territoire d’outre-mer associé à l’Union européenne, comme la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française ou Wallis et Futuna. La législation européenne ne s’y impose pas mais ces régions bénéficient d’un régime d’association renforcée avec l’UE, avec notamment l’absence de droits de douane pour les produits exportés vers l’Europe. En revanche, le Groenland n’a pas d’armée : sa défense est assurée par le Danemark et il fait donc bien partie de l’Otan.
Un personnage qui bluffe souvent
Les menaces militaires de Trump sont-elles sérieuses ? Le personnage est fantasque et imprévisible mais il bluffe souvent. Il entend redessiner la carte du monde au gré de ses humeurs. Mais envoyer des troupes envahir le Groenland serait, sans doute, plus compliqué pour lui que d’envoyer des hélicoptères à Caracas. Non pas parce que la résistance des troupes danoises serait plus redoutable que celle des troupes cubaines et vénézuéliennes, qui gardaient le palais de Nicolás Maduro. Mais parce que les conséquences politiques seraient nettement plus lourdes pour les Etats-Unis en menaçant directement la survie de l’alliance atlantique.
En politique intérieure, ce serait aussi probablement très mal perçu. Ses multiples agressions militaires extérieures sont contraires à ses promesses de campagne et aux attentes de la base MAGA (pour « Make America Great Again »). Ces soutiens souhaitent que l’exécutif se concentre enfin sur l’amélioration des conditions de vie des Américains comme promis. Cela passe encore auprès de ses supporteurs quand il s’agit de s’en prendre aux ennemis traditionnels des Etats-Unis comme l’Iran des mollahs ou les chavistes vénézuéliens. Mais s’attaquer au Danemark serait probablement une autre affaire. Le Sénat vient déjà de lui signifier qu’il faudrait désormais compter avec le Congrès s’il voulait de nouveau attaquer le Venezuela.
Donald Trump met ce coup de pression parce qu’il espère que les Européens vont lui céder le Groenland sur le tapis vert au cours des prochaines semaines. Ils ont déjà cédé à toutes ses demandes plus exorbitantes les unes que les autres depuis son retour au pouvoir. De plus, il sait bien que les Européens redoutent toujours très fortement qu’il ne laisse tomber l’Ukraine, en arrêtant de fournir du renseignement ou la vente d’armements.
Mesurer précisément la riposte européenne
Face à lui, que peuvent faire les Européens ? Ils doivent tout d’abord dialoguer avec les Groenlandais. Ils peuvent ensuite s’engager à renforcer leur présence militaire dans l’Arctique pour dégonfler l’argument sécuritaire. Ils pourraient également déployer, dès maintenant, des forces militaires supplémentaires au Groenland, et pas seulement danoises, même à une échelle symbolique, si les Groenlandais en sont d’accords.
Ils peuvent également, si les Groenlandais le souhaitent, décider d’étendre au territoire la protection offerte par l’article 42 paragraphe 7 du Traité de l’UE. Ce texte prévoit qu’« au cas où un Etat membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres Etats membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ». Il suffirait pour cela d’une simple déclaration interprétative additionnelle au Traité adopté à l’unanimité par le Conseil européen. Ils pourraient enfin menacer de mesures de rétorsion économiques si Donald Trump décidait de passer à l’action.
Il faut évidemment mesurer précisément la riposte européenne, compte tenu en particulier de l’enjeu ukrainien, mais le moment est manifestement venu de sortir enfin de la politique de profil bas vis-à-vis de Donald Trump. Elle n’a rapporté que des humiliations supplémentaires et n’a fait que l’encourager à aller toujours plus loin dans ses exigences exorbitantes à notre égard. Donald Trump ne respecte que ceux qui lui résistent.
Signataires
- Mounir Satouri, député européen Les Ecologistes, France
- Saskia Bricmont, députée européenne écologiste, Belgique
- Mélissa Camara, députée européenne Les Ecologistes, France
- Tilly Metz, députée européenne Les Verts, Luxembourg
- Majdouline Sbaï, députée européenne Les Ecologistes, France
- David Cormand, député européen Les Ecologistes, France
- Marie Toussaint, députée européenne Les Ecologistes, France
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

