Le vieux tracteur avance au pas, peinture orange écaillée, moteur rauque. Sur les allées Jules-Guesde, à Toulouse, l’engin tire derrière lui une remorque où trône une vache en résine noir et blanc, grandeur nature. Sur son dos, un enfant s’est hissé, bonnet jaune de la Coordination rurale vissé sur la tête, une croix en bois calée sur l’épaule. Autour, des hommes marchent, drapeaux syndicaux au vent, visages fermés par un froid aussi dur que de la brique.
Ce samedi matin, l’intrusion lente du monde rural dans l’espace urbain prend la forme d’une procession. À l’appel de l’intersyndicale agricole de la Haute-Garonne, près d’une centaine de personnes défilent dans le centre-ville. Ils portent des croix, symboliques, pour chaque bête abattue. 106 vaches ont été tuées dans le département au nom de la lutte contre la dermatose nodulaire contagieuse. “Aujourd’hui, on enterre l’agriculture “, tranche Rémy Vilches, président du canton Luchon chez les Jeunes Agriculteurs 31.
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Devant le Palais de justice de Toulouse, les croix sont déposées contre les grilles. Certaines portent des prénoms : Vanilla, Coco, Lola. “Pour les agriculteurs, elles sont comme des enfants”, glisse un paysan.

La marche se poursuit au son du tintement de cloches et de chansons françaises. Dans le quartier des Carmes, peu habitué à ce tumulte un samedi, les passants s’arrêtent. Rue d’Alsace-Lorraine, Luc Mesbah, président de la FNSEA 31 s’adresse aux riverains : “On applaudit les Toulousains et on leur demande de consommer local.” Le message est simple, répété : aller au contact des citoyens, des consommateurs, et mettre la pression sur les élus. “Perdurer, c’est quoi ? Des aliments de qualité, pas de la merde du Mercosur dans les assiettes”, martèle-t-il. Selon lui, l’État détruit “trente à quarante ans de travail avec son protocole d’abattage”. “Nous, on est au contact des animaux et de la nature, il doit nous écouter”, insiste le responsable syndical. Maxime Rau, président de la Coordination Rurale 31 martèle “qu’il faut arrêter tout de suite l’abattage de bêtes saines”.
Sur la Place du Capitole, les clients du Bouillon observent, médusés, le défilé. Quelques manifestants poussent de lourds blocs de granit pour positionner le tracteur au centre de la place. La Marseillaise est entonnée a cappella. Puis, un à un, les agriculteurs se mettent à genoux devant la vache en résine, figure figée d’un élevage qu’ils jugent menacé. Une minute de silence.
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À midi, on casse la croûte sur place. Une fois repu, le cortège se rend devant la Préfecture de la Haute-Garonne. Ils étaient attendus de pied ferme par les forces de l’ordre. Ils ont à peine eu le temps de déposer des croix devant. Un avertissement, disent-ils. “Les paroles s’envolent. On reviendra si rien ne suit”, jure un manifestant. Sur les réseaux sociaux, l’annonce circule déjà : un blocage de Toulouse se prépare, avec la convergence de tracteurs venus de plusieurs départements. En partant les agriculteurs préviennent que si rien ne change, les barrages reviendront.

