Figure de proue du mouvement agricole en Haute-Garonne et chef de file des Ultras de l’A64, Jérôme Bayle reste déterminé malgré les semaines de mobilisation. Depuis le barrage de Carbonne, où le blocage de l’autoroute se poursuit, il défend une lutte qu’il juge vitale pour l’avenir du monde paysan.
Jérôme, dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui, après 18 jours de blocage à Carbonne ?
Toujours le même : déterminé. On tient bon et on ne lâchera rien. Il y a du soutien, des mobilisations un peu partout, et ça redonne de l’espoir. L’agriculture française ne veut pas mourir, elle veut se battre pour survivre et pour être reconnue.
Plusieurs barrages ont été levés en France, mais pas ici. Qu’est-ce qui justifie aujourd’hui la poursuite du blocage de l’A64 ?
On se rend compte que rien n’a réellement changé. Les problèmes sont connus : normes, revenus, climat, accords commerciaux, incohérences administratives… Les réalités ne sont pas les mêmes selon les territoires. L’agriculture du Sud-Ouest n’a rien à voir avec celle du Nord ou de la Bretagne. On ne peut pas appliquer les mêmes règles partout. Aujourd’hui, on demande simplement une agriculture adaptée aux territoires, pas une vision uniforme imposée d’en haut.
Qu’est-ce qui pourrait vous convaincre de lever les blocages ?
Il y a beaucoup de sujets. Le Mercosur, les prix agricoles, la question sanitaire, les aléas climatiques, la paperasse, la prédation, l’effondrement des revenus… Tout est lié. Sur certaines crises, comme celle de la dermatose, on a appliqué une stratégie qui n’a pas fonctionné. Les mouvements d’animaux ont continué, la maladie s’est propagée. Aujourd’hui, des éleveurs voient leurs troupeaux abattus sans comprendre pourquoi. On ne peut pas demander aux gens d’accepter des décisions sans leur expliquer les causes.
Vous dénoncez aussi une gestion jugée incohérente…
Oui. On interdit à des éleveurs de déplacer leurs bêtes ou même leur fumier, pendant que des camions traversent la France avec des animaux. Et pendant ce temps-là, personne n’explique clairement d’où vient la maladie. Les gens finissent par se taire, par peur, et ça crée une bombe à retardement.
Les tensions avec les forces de l’ordre, comme dans le Gers récemment, ont marqué l’opinion. Comment les vivez-vous ?
C’est choquant. Voir des agriculteurs braqués par des armes, ce n’est pas normal. On ne casse rien, on respecte les lieux. Il doit y avoir du respect des deux côtés. Si on en arrive à de telles images, c’est qu’il y a un problème de dialogue. Et attention : à force de tension, on crée une fracture profonde entre la population, les forces de l’ordre et l’État.
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Craignez-vous une intervention plus ferme ?
Je ne la souhaite pas, mais je ne la redoute pas non plus. Ce que je sais, c’est que nous sommes respectables et pacifiques. Si l’État intervient de manière brutale, il prendra le risque d’une crise sociale bien plus large. Ce mouvement est soutenu, et pas seulement par les agriculteurs.
Certains s’étonnent que vous ne soyez pas délogés comme d’autres mouvements l’ont été. Comprenez-vous cette différence de traitement ?
Oui. D’abord parce qu’on ne dégrade rien. Ensuite parce qu’il y a un vrai soutien populaire. Les gens voient qu’on défend notre métier, notre territoire. Et puis l’État sait que déloger des agriculteurs pacifiques serait un très mauvais signal. On ne cherche pas l’affrontement, mais on ne partira pas sous la contrainte.
Qui pilote aujourd’hui le mouvement ?
Ici, personne ne décide seul. On échange entre syndicats, collectifs, et agriculteurs. Beaucoup se mobilisent en dehors des structures traditionnelles. Des gens viennent de toute la France. C’est nouveau, et ça montre une chose : les agriculteurs veulent reprendre leur destin en main. Mais on refuse toute violence ou dégradation.
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Concrètement, que faudrait-il pour débloquer la situation ?
Des garanties. Sur les prix, sur les retenues d’eau, sur les assurances, sur les règles sanitaires. Des actes, pas des promesses. On ne peut pas continuer à demander aux agriculteurs de produire à perte. On ne peut pas importer ce qu’on interdit de produire chez nous. Il faut une vision claire, cohérente, et surtout adaptée aux réalités de terrain.
Vous croyez encore à une issue positive ?
Oui. Parce que si on n’y croit pas, on arrête tout. On n’est pas des soumis. On veut une agriculture forte, diverse, respectée. On veut vivre de notre métier et transmettre quelque chose de viable. C’est un combat pour notre dignité, pour nos territoires et pour l’avenir. Et ça, on ne l’abandonnera pas.

