Il venait de fêter ses 96 ans deux mois plus tôt. À quelques jours de Noël, Pierre Courrié, le doyen de l’aéroclub d’Agen, a tiré sa révérence. Retour sur le parcours d’un homme qui est devenu pilote au milieu des années 1940.
Il s’est éteint comme il avait vécu, tourné vers le ciel, cet espace de liberté qu’il avait si souvent parcouru. Et c’est là-haut, en volant ou en planant, que s’est écrite la passionnante histoire de sa vie de pilote. Nous avions rencontré Pierre Courrié en octobre 2023, lors d’un très long entretien au cours duquel il nous avait ouvert son album de photos de souvenirs, mais aussi son cœur. Il nous avait alors raconté l’histoire d’une longue vie marquée par l’aviation, une passion chevillée au corps depuis l’enfance, faite de rêves, d’efforts et de fidélité. Ce lien indéfectible avec le ciel lui avait valu l’honneur de devenir le doyen de l’aéro-club d’Agen, figure respectée et mémoire vivante de l’aviation locale.
Les yeux vers le ciel
Le premier document qu’il nous avait montré était une photo de lui, à cinq ans, seul dans un paysage dégagé, avec, en arrière-plan, deux hangars de l’ancien terrain de l’aérodrome d’Agen. L’aéro-club n’y était officiellement né que trois ans plus tôt. C’est par un trou creusé par la rouille dans la tôle qu’il pouvait apercevoir les avions stationnés à l’intérieur, là même où se sont forgées les premières images de son rêve d’Icare. Cette photo résume une vocation précoce, déjà tournée vers les cieux.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse ensuite cette trajectoire. Son père est mobilisé dès 1939 et reste prisonnier jusqu’en 1945. Cette épreuve familiale vient freiner, pour un temps, les ambitions aéronautiques du jeune Pierre. Pourtant, les avions militaires, omniprésents à l’approche de la guerre, nourrissent son imaginaire et renforcent son désir de voler.
L’adhérent n°7
Puis, il nous avait présenté avec fierté sa carte d’adhérent à l’aéro-club d’Agen, portant le n° 7 et datée de 1946. Il n’était alors âgé que de 17 ans, adolescent ayant grandi dans l’entre-deux-guerres, à une époque où l’aviation fascinait autant qu’elle inquiétait.
Un an auparavant, en 1945, à la sortie du conflit, Pierre quitte l’école avec une idée fixe : devenir pilote. Élève à Félix-Aunac, Pierre découvre le siège de l’aéro-club d’Agen replié en ville et se passionne pour les revues aéronautiques qu’il achète régulièrement. Tout le pousse alors vers le ciel et il se promet de devenir pilote. Lorsqu’il franchit pour la première fois la porte de l’aéro-club, seul l’aéromodélisme lui est proposé. Mais, début 1946, l’ouverture d’une section de vol à voile relance son espoir, malgré l’opposition ferme de son père, marqué par la guerre et les accidents d’avions qui étaient alors monnaie courante. Mineur, Pierre défie l’autorité familiale en imitant la signature paternelle pour faire légaliser son inscription. Peu après, un planeur est ramené sur le terrain de la Garenne, remis en état de vol, ouvrant la voie à ses premiers pas vers l’aviation.


C’est ainsi que sa formation commence par le vol à voile. Les planeurs sont anciens, lourds, lancés au treuil. Le pilotage sans moteur exige rigueur, précision et surtout énormément de sang-froid. Sans instruments modernes ni protection, les appareils imposent une maîtrise totale. Chaque vol est un exercice de concentration où l’erreur ne pardonne pas. Après une sélection rigoureuse, seuls quelques élèves accèdent au premier vol solo. Pierre fait partie de ceux-là et enchaîne progressivement les heures de vol. De cette époque, certains épisodes restent gravés dans sa mémoire, comme ce vol à haute altitude pendant lequel son planeur décroche et lui impose un atterrissage de fortune entre vignes et forêts, mais il ne voit là que des expériences formatrices qui forgent le pilote.
Voler et convoler
En 1948, Pierre Courrié obtient son brevet de pilote de planeur, puis en 1954 celui d’avion de tourisme. Il peut arborer l’insigne officiel, aboutissement d’années de persévérance et de passion. Il vole ensuite durant des décennies, cumulant plus de 1 500 passagers lors de baptêmes de l’air. L’aviation reste omniprésente, menée parallèlement à sa vie professionnelle. En 1951, il avait rencontré Paulette, qu’il avait épousée l’année suivante. Leur histoire de couple se construit au rythme des terrains, des avions et des souvenirs de vol.
Pierre Courrié ne cessera de piloter qu’en 1997, par choix et par lucidité, mais restera toujours membre actif de l’aéroclub. Chez lui, il conservait précieusement sa carte d’adhérent n°7 et vivait entouré de photos, de maquettes et de souvenirs. Il faisait partie de ceux qui incarnaient jusqu’alors la mémoire vivante de l’aviation en Agenais.
On parle souvent de la mort comme d’un dernier voyage, pour Pierre, ce sera son dernier envol.

