Après la polémique déclenchée par les propos du Premier ministre sur le “confort des baby-boomers”, Jean-François Amadieu, professeur de sociologie à la Sorbonne, revient sur le poids des clichés liés aux retraités, l’âgisme en France et les tensions entre générations.
La Dépêche du Midi : Le Premier ministre a évoqué le “confort des baby-boomers” à qui il a reproché de laisser les plus jeunes payer la dette de la France, avant de revenir sur ses propos. Que pensez-vous de cette sortie ?
Jean-François Amadieu : Il y a deux choses dans sa déclaration. D’abord, un constat économique : les baby-boomers, dans leur ensemble, ont eu des carrières longues, des revenus plutôt stables et donc une retraite mieux assurée que les générations actuelles. Beaucoup ont connu une période de croissance, ils ont pu acheter un logement et constituer un patrimoine. Cet aspect est vrai dans une certaine mesure.
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Mais l’autre problème, c’est le mot utilisé. Le terme “boomer” est devenu péjoratif. Ce n’est plus seulement une désignation démographique pour ceux nés entre 1945 et 1968, comme “génération X” ou “génération Z”. C’est devenu un mot qui stigmatise : il renvoie à des comportements jugés dépassés, égoïstes, pollueurs, ou encore à une supposée incapacité à comprendre les enjeux actuels. Quand le Premier ministre emploie ce mot, il active des clichés négatifs sur les seniors.

Vous parlez de stigmatisation. Peut-on dire que c’est une forme d’âgisme ?
Exactement. On retrouve ici ce qu’on appelle l’âgisme, c’est-à-dire la discrimination envers les personnes âgées. En France, cette vision négative du vieillissement est particulièrement forte, plus que dans beaucoup d’autres pays. On considère souvent les retraités comme inutiles, coûteux, voire comme un frein pour la société.
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Or, ce rejet a des conséquences réelles : difficulté pour les seniors à retrouver un emploi, isolement, perte de reconnaissance sociale. Cela touche non seulement les retraités, mais aussi les plus de 50 ans encore actifs. C’est une question de société majeure, qui ne concerne pas que l’économie ou les retraites, mais aussi la santé publique et la cohésion sociale.
Certains jeunes expriment une forme de rancune, notamment sur les questions climatiques. Est-ce une fracture générationnelle ?
Il existe une crispation, oui. Beaucoup de jeunes reprochent aux générations précédentes d’avoir profité d’une croissance économique en négligeant l’écologie. Mais il faut nuancer. Dire que tous les baby-boomers ont “pollué sans réfléchir” ou “gaspillé” n’est pas exact. Si vous regardez les comportements de consommation, les retraités voyagent moins, utilisent moins les technologies énergivores, possèdent moins de biens jetables que certains jeunes urbains. Leur empreinte carbone n’est pas forcément plus lourde.
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Il y a donc une simplification abusive. Derrière le mot “boomer” on projette un ensemble de reproches : conservatisme, égoïsme, manque de conscience écologique. C’est un stéréotype qui ne rend pas compte de la diversité réelle de cette génération.
Selon vous, pourquoi le Premier ministre a-t-il tenu ces propos ?
C’est sans doute une tentative de séduire l’électorat jeune, en jouant sur l’idée que “les vieux ont eu la belle vie et doivent maintenant contribuer davantage”. Mais c’est paradoxal : l’électorat le plus fidèle du président, c’est justement celui des retraités. Miser sur une opposition frontale entre générations est politiquement risqué.
Et puis, d’un point de vue symbolique, ce type de phrase alimente l’âgisme. C’est comme dire aux jeunes : “vos difficultés viennent des vieux”, et aux vieux : “vous êtes un poids”. Ce n’est pas responsable.
La vraie question, ce n’est pas de dresser les générations les unes contre les autres, mais de réfléchir à la manière dont on construit une société où chacun trouve sa place, quel que soit son âge.