April 6, 2026

"Je vais faire quoi ? Vendre des chips ?" : plongée dans le business illégal de la vente d’alcool des épiceries de nuit de Toulouse

Trois jeunes femmes, à peine majeures, bavardent bruyamment en attendant leur tour. Une se remet du gloss rose sur les lèvres, une autre fouille dans son sac en répétant qu’elle n’a plus un euro, la dernière hésite devant les canettes alignées derrière la vitre du frigo. “De la Vody, c’est bien ? Non ?”, demandent-elles à ses copines. Elles sourient en entendant le nom de ce cocktail explosif en vogue, composée de vodka, de caféine et de taurine.

Ce jeudi, à 22 h 30, la file de clients de cette épicerie de nuit du centre-ville de Toulouse s’étire en ligne droite du comptoir jusqu’à la rue. Il est près de 23 heures. La jeune femme jette son dévolu sur un cocktail alcoolisé en canette, aromatisé aux fruits rouges. Derrière le comptoir de cet établissement situé à quelques rues de la Place Saint-Pierre, le vendeur, un homme avec une petite barbe, des cheveux plaqués sur le côté sous une épaisse couche de gel, attrape la boisson sans poser la moindre question. Pas de demande de carte d’identité, pas d’hésitation. La jeune cliente glisse la canette dans la poche de son blouson avant de disparaître dans la nuit.

Interrogé sur la vente d’alcool tardive, le vendeur sait parfaitement où il se situe. “On sait bien qu’on n’a pas le droit de vendre de l’alcool après 22 heures”, glisse-t-il à voix basse, tout en rangeant deux bouteilles de bière dans un sac opaque noir destiné à un autre client. Dehors, un homme monte la garde. À l’affût d’une éventuelle patrouille de police, il demande à un groupe d’une vingtaine d’étudiants de se décaler pour ne pas bloquer l’entrée.

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À Toulouse, la règle est pourtant claire. Depuis 1999, la vente d’alcool à emporter est interdite entre 22 heures et 6 heures du matin. Dans la pratique, la règle est loin d’être toujours respectée.

Lucas et Thomas, deux étudiants croisés à quelques mètres de là, sortent justement de l’épicerie, une Vody dissimulée sous un pull. Le premier étudie la médecine, l’autre est inscrit en licence d’histoire. L’un savait que l’achat était illégal à cette heure-là, l’autre non. “On est majeurs, c’est bon non ?”, s’offusque Lucas, 18 ans à peine et ravi de montrer sa moustache naissante.

“Ça fait partie de la vie étudiante…”

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Pour beaucoup d’étudiants, ces commerces font partie du décor nocturne. Bruno, la vingtaine, sirote une bière en marchant avec un ami. Il dit s’être approvisionné “des dizaines de fois” dans ces supérettes ouvertes tard. “Ça fait partie de la vie étudiante. Tu n’es pas obligé de payer une blinde dans un bar avec de la musique que tu supportes moyennement”, glisse-t-il. Une fois, raconte-t-il, un gérant d’épicerie de nuit a été verbalisé alors qu’il venait tout juste de lui vendre une bouteille. “Je sors, et là la police municipale déboule. Le mec était dégoûté…”

Dans une autre épicerie de ce secteur, un homme aux cheveux poivre et sel se tient devant une rangée de bouteilles parfaitement alignées sous une lumière crue. Il assume la pratique. “On n’a pas le droit, mais on le fait quand même”, reconnaît-il. Avant d’ajouter, presque pour relativiser : “Regardez Marseille, là-bas ils ferment à 22 heures et ça reste une ville de fou…”

Dans la cité phocéenne, un arrêté préfectoral interdit en effet depuis 2025 l’ouverture des épiceries de nuit entre 22 heures et 6 heures. La mesure, prolongée et élargie en 2026, vise à lutter contre les trafics, les nuisances nocturnes et la vente illégale de protoxyde d’azote.

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À Toulouse, la réglementation se limite pour l’instant à l’interdiction de vendre de l’alcool à emporter durant la nuit. Mais les contrôles sont une réalité cruelle pour ces commerçants.

“L’alcool est l’un des facteurs qui créent des troubles à l’ordre public”, explique Emilion Esnault, adjoint au maire chargé de la tranquillité publique. “Cet arrêté municipal vise à éviter les réapprovisionnements au milieu des soirées. Dans leur immense majorité, les commerces soumis à cette réglementation, comme les supérettes, respectent la règle. Mais les épiceries de nuit ont tendance à l’enfreindre.”

87 procédures depuis le début de l’année…

La police municipale est régulièrement mobilisée pour faire appliquer la réglementation. En 2025, les policiers municipaux ont dressé 353 procédures pour vente d’alcool interdite. Les contrôles se concentrent surtout les soirs les plus festifs, du jeudi au samedi. Depuis le début de l’année 2026, 87 procédures ont déjà été engagées pour divers manquements. “À force de passage et de verbalisation, les patrouilles ont permis de régler la problématique du respect des horaires d’ouverture et des nuisances sonores de la clientèle”, précise Emilion Esnault.

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Les sanctions peuvent aller au-delà de la simple amende. Le maire peut convoquer un exploitant et réduire temporairement les horaires d’ouverture de son commerce.

Les services de l’État mènent également leurs propres vérifications. Quatre contrôles ont été réalisés par la préfécture de Haute-Garonne en 2024 dans les épiceries de nuit toulousaines, sans qu’aucune infraction ne soit constatée. En 2025, sept contrôles ont été effectués, donnant lieu à deux procédures pour vente d’alcool après 22 heures.

L’arsenal administratif peut aller plus loin que la simple verbalisation. Huit arrêtés préfectoraux de fermeture visant des épiceries de nuit toulousaines ont été pris en 2025, tandis que 17 avertissements ont été adressés à des gérants.

La pression s’est poursuivie depuis le début de l’année. Quatre commerces ont déjà été fermés administrativement en 2026, et sept nouveaux avertissements ont été notifiés pour des ventes d’alcool en dehors des horaires autorisés.

Dans une dernière épicerie du centre-ville, près de minuit, le vendeur affiche un visage fatigué derrière son comptoir. “Le maire n’aime pas les épiceries de nuit”, soupire-t-il. Il dit avoir déjà écopé de deux amendes la même nuit. “Je fais quoi ? Je ne vais pas vendre des chips jusqu’à deux heures du matin…” Avant de glisser, presque résigné : “Bientôt, on va devoir fermer comme à Marseille.”

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