Ancien troisième ligne mythique du Stade Toulousain, cinq fois champion de France, Albert Cigagna a troqué les mêlées pour les conseils municipaux. À 65 ans, le fils d’immigrés italiens, revenu vivre dans son village de Mazères-sur-Salat, conduit pour la première fois sa propre liste aux municipales.
À Mazères-sur-Salat, les matins d’hiver ont parfois le goût de l’urgence. Ce 17 février, dans la petite mairie de briques claires, on distribue des packs d’eau aux habitants : les inondations ont rendu l’eau du robinet impropre à la consommation.
Derrière le comptoir, Albert Cigagna organise, rassure, plaisante. À 65 ans, l’ancien numéro 8 du Stade Toulousain n’a rien perdu de sa carrure ni de son autorité tranquille. Celui qu’on surnommait “Matabiau” pour sa capacité à trier les ballons derrière sa mêlée, et à aiguiller le Stade, a soulevé cinq boucliers de Brennus dans les années 80 et 90.

Depuis 2023 et le décès du maire Jean-Claude Dougnac, il est premier magistrat de Mazères-sur-Salat, village de près de 680 habitants, près de Saint-Martory, dans le Comminges. Et pour la première fois, il se présente en tête de liste aux municipales des 15 et 22 mars.
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Ici, tout le monde l’appelle Albert. C’est là qu’il a grandi, “jusqu’à 18 ans”, précise-t-il. “Mes parents travaillaient en face, à l’usine. Après, je suis parti à Toulouse.” Longtemps, sa vie s’est écrite entre la Ville rose et les terrains de rugby.

Enseignant au lycée Bellevue, puis cadre administratif à la Fédération française du sport universitaire, il a passé quinze ans devant des élèves avant de changer de fonction. Il ne reviendra s’installer au pays qu’en 2014. “J’ai fait construire. Je faisais les trajets pour aller travailler à Toulouse. C’est pour ça que je suis revenu.”
“On a une boulangerie, un restaurant, un hôtel, une pharmacie, une coiffeuse”
Revenir n’avait rien d’anodin. Mazères, c’est une histoire intime. “Le premier adjoint, c’est un copain de classe. On se connaît depuis la maternelle.”
Les souvenirs d’enfance croisent désormais les dossiers budgétaires. La commune emploie deux agents administratifs, deux techniques, un personnel d’animation sportive. Il faut faire tourner l’école – une maternelle et une primaire, trois classes –, la cantine, le ramassage scolaire.
Albert Cigagna revendique un village vivant, loin du cliché du dortoir. “On a une boulangerie, un restaurant, un hôtel, une pharmacie, une coiffeuse.” Un bassin d’emplois aussi : ” Il y a au moins 200 emplois sur le village.” Une entreprise de filtres industriels d’une cinquantaine de salariés, des ateliers de métallurgie, des négociants en bois…
“On a la chance d’avoir pas mal de commerces.” La grande inquiétude, comme partout, reste la santé : “On cherche un toubib désespérément. Le nôtre a plus de 75 ans.”
Son approche est pragmatique. Les conflits de voisinage ? “Moi, je ne les ramène pas. C’est leur problème, pas le mien.”
Les incivilités ? “Il y en a toujours. Les encombrants déposés à côté des containers alors qu’il y a deux déchetteries… La connerie humaine…” Albert Cigagna hausse les épaules, sourire en coin.
“En fait, même à notre petite échelle, on fait de la politique”
Derrière la gestion quotidienne, il y a une vision. “Il y a de la culture, il y a des cours de théâtre, il y a de tout ici. Ça, c’est vrai que nous, on met un peu d’argent. On ne met pas des tonnes, mais on facilite.” Vingt mille euros pour les associations, des investissements pour l’école.
“Si on ne voulait pas que les associations vivent, on ne mettrait rien. Défendre l’école, c’est pareil. Les gens qui disent “je ne fais pas de politique”… si en fait, même à notre petite échelle, on fait de la politique.”
La politique, justement, il y est venu sans carte mais avec des convictions. En 2008, il soutient l’ancien maire socialiste de Toulouse, Pierre Cohen. “Oui, oui. Pour l’homme, pour ce qu’il défendait, pour les valeurs qu’il défendait.”

Ces valeurs plongent dans son histoire familiale. “Moi, je suis fils d’immigrés. J’ai été italien jusqu’à 18 ans.” Son père a fui le régime de Mussolini, arrivé enfant en France. Sa mère, venue plus tard, ne parlait pas français à son arrivée. “Elle a connu certaines formes de racisme. C’était interdit de parler italien. Il fallait s’intégrer.”
Il ne s’agit plus de soulever un Bouclier de Brennus, mais de maintenir une école, de trouver un médecin
De cette mémoire, Albert Cigagna a gardé une boussole sociale. Dans ce coin du Comminges longtemps marqué à gauche, son engagement s’inscrit dans une continuité. Mais il refuse les étiquettes rigides. “On a le droit de défendre ses idées, mais il ne faut pas que ce soit la source de conflits.”
À Mazères-sur-Salat, il ne s’agit plus de soulever un Bouclier de Brennus, mais de maintenir une école, de trouver un médecin, de garder un village debout. Pour Albert Cigagna, c’est une autre mêlée. Et il compte bien rester en première ligne.

