Des séjours organisés chaque année dans le massif du Capcir (Pyrénées-Orientales) rassemblent des adeptes de “l’ice therapy”, une méthode de gestion de stress physique et mental mise au point par Jean-François Tual. Ils ont tous les âges, tous les profils, et viennent dépasser leurs limites ensemble pendant trois jours.
Le camping de la Devèze, à Formiguères, baigne dans un calme typiquement hivernal. La lumière décline, les sentiers séparant les bungalows commencent à geler et les branches des sapins se courbent sous le poids de la neige. Dans une salle qui jouxte l’accueil, une vingtaine de personnes en survêtements, assis ou allongés sur leur tapis de sol, semblent récupérer d’un intense effort. Quelques-uns arborent des tee-shirts “Ice Mind”. Eux, ce sont les habitués. Les autres n’en sont encore qu’aux prémisses et ont découvert ce jour-là les rudiments de cette méthode, voire de cette philosophie, qui consiste à jouer avec le froid extrême. Leur premier challenge a eu lieu quelques heures plus tôt : tous ensemble, ils ont fait une sortie de cinq heures en maillot de bain, et se sont même immergés dans une rivière glacée.

Le coordonnateur de ces drôles d’activités se nomme Jean-François Tual. Ici, c’est “Jef” pour tout le monde et le tutoiement est de rigueur. Il est à l’origine d’ “Ice Mind”, et se plaît à se présenter comme “Ice Man”. Après les épreuves qu’il a fait subir à ses stagiaires consentants, l’heure est aux débriefs et aux apports théoriques. Ça parle cerveau et même biologie. Jean-François n’est pas un simple coach, il a acquis de solides connaissances concernant le fonctionnement de notre organisme et a mis au point des outils pédagogiques pour devenir “prof de désobéissance cognitive”. “Notre cerveau est un modèle prédictif optimisé pour la survie qu’il faut apprendre à contrarier avec des preuves concrètes.” Autrement dit, lui prouver que passer cinq heures en petite tenue dans la neige n’est en rien nocif pour le corps, au contraire.

Dans ses stages, la théorie et la transmission de techniques respiratoires, outils indispensables pour appréhender le froid, occupent une place fondamentale. “On va commencer par une technique classique, une inspiration courte et une expiration plus longue…” Voici les vingt-cinq stagiaires qui respirent ainsi, à l’unisson, bien au chaud dans la salle au décor montagnard. Après avoir expérimenté deux autres schémas respiratoires, Jef annonce : “Eh bien je vous propose qu’on aille tester ça dehors !” Regards ébahis, bouches bées… Il est 19 h 30, personne ne s’attendait à cela, d’autant que les effluves du dîner avaient commencé à ouvrir les appétits. Ce ne sera pas pour tout de suite.
En maillot de bain par – 5° dehors
Sandro n’est pas tellement surpris. “On ne connaît pas le programme précis du week-end et c’est très bien ainsi. Franchement, si on avait su qu’on allait ressortir ce soir, on aurait été démotivés.” Il est venu depuis Toulon accompagné de ses deux filles, qui comme chacun, obtempèrent et se retrouvent en maillot. Les extrémités sont soigneusement protégées : interdiction d’avoir froid aux mains, aux pieds et à la tête, sans quoi l’exercice pourrait devenir dangereux. Alors, le dress-code, c’est moonboots, guêtres et bikini ! Dehors il fait nuit, il fait froid, au moins – 5 °C. Mais chez les “Ice Mind”, on n’est pas en stage commando, au contraire. Jef a sorti sa banane rose à paillettes et l’enceinte portative, il passerait facilement pour un animateur d’enterrement de vie de célibataire. Tout le monde joue le jeu, grands sourires et automotivation : “Allez c’est parti !” “Ahlala, et dire qu’on a payé pour ça !” “C’est pas plutôt l’heure de l’apéro ?”
Direction les abords du camping, à dix minutes de marche dans l’obscurité, les premiers ont chaussé des raquettes et ouvrent la voie. Les lampes frontales éclairent la forêt blanche. Le petit groupe s’arrête, Jef et les membres de son équipe dessinent un grand cercle au sol, chacun y prend place. Tous se tiennent debout, immobiles. Les peaux commencent à rougir sérieusement, quelques corps grelottent. Chacun a les yeux fermés. Jef ne cesse de parler, de guider ce qui s’apparente très clairement à une méditation. “Il y a des endroits chauds dans votre corps, peut-être les pieds, les mains. Visualisez ces endroits, comme des flammes qui viennent réchauffer le reste de votre corps.” Au bout de trente, quarante minutes, certains s’assoient dans la neige, d’autres s’allongent, à plat ventre ou sur le dos.
“On recherche le dépassement de soi”
La première journée de ce stage extrême de trois jours se termine avec un dîner copieux partagé dans la bonne humeur, et même agrémenté de quelques bouteilles de vin. Les plus fêtards veillent jusqu’à une ou deux heures du matin, sacrifiant des heures de sommeil avant le rendez-vous du lendemain à 8 h 30. Car le samedi, c’est reparti. Petit déj énergétique, café et thé à volonté, avant de se confronter à nouveau aux limites de son corps – et de son cerveau. L’ “Ice therapy” est une expérience physique mais tout autant mentale, les moments de convivialité aident à conserver la motivation. Certains viennent seuls, sans connaître personne, d’autres entre copains, comme Olivier et sa petite bande de la région d’Avignon, qui ont même ajusté un petit nœud papillon à leur cou, histoire de rester chic même en slip de bain dans la neige. “Ce qui nous plaît, c’est le dépassement de soi. On est tous chefs d’entreprise, on est sujet à beaucoup de stress dans nos vies professionnelles.” Olivier n’en est pas à son premier stage et depuis qu’il y a goûté, c’est devenu une activité à part entière. “On a acheté un bain glacé et tous les dimanches avec les copains on se retrouve pour faire ça.”

La pratique de la douche froide est le seul prérequis à la participation aux séjours de Jef. Beaucoup ont une activité sportive, mais ce n’est pas le cas de tous. Célia, la fille de Sandro, est venue pour une tout autre raison : “J’ai un souci de santé, une maladie inflammatoire et je sais que le froid peut être bénéfique, je suis là donc aussi par intérêt médical, en plus de faire quelque chose d’original en famille.” Jean-Baptiste et Pauline, eux, sont un couple d’ostéopathes trentenaires de la région parisienne. “Je pense que ce que nous apprenons ici pourra me servir dans mon métier, dans la manière de recevoir le patient et de mener une séance”, analyse la jeune femme. Tous cherchent à acquérir des outils pour améliorer leur quotidien, lutter contre des blocages psychologiques, se donner de la confiance, se confronter à une expérience-limite sans se mettre en danger. Ils viennent pour se challenger et reviennent souvent pour l’ambiance, façon mini-colonie de vacances avec des animateurs aux petits soins. Jef est assisté de Dorian pour la pédagogie et la préparation des activités, de Pierre à la logistique, Tim est vidéaste et Mourad, photographe. Tous ont des compétences en secourisme et prennent soin des stagiaires avec beaucoup d’attention.

Le samedi après-midi, la météo a changé. Rafales de neige et vent glacial. La randonnée jusqu’au lac de l’Olive est très éprouvante, même les plus vaillants font la grimace. Arrivés sur le site, où une immersion dans le lac était prévue, Jeff est catégorique : “tout le monde se rhabille”. Lui-même a du mal à parler, les muscles de ses mâchoires peinent à répondre. Les doigts tétanisés des uns et des autres cherchent les sangles des sacs à dos, les glissières des vêtements sont difficiles à attraper. Pause sandwich ? La salade a gelé et la cellophane semble trop compliquée à retirer. Sécurité avant-tout, la rando est terminée : tout le monde repart par un chemin plus court en direction du camp de base, et au bout de quelques minutes de marche les visages se détendent. Fini pour aujourd’hui. Mais heureusement, pour la plus grande joie de chacun, il reste un jour de stage qui s’annonce très ensoleillé. Cette fois-ci, personne n’échappera à la baignade au lac.
Tenter l’expérience
Nul besoin de s’engager sur trois jours pour goûter aux bienfaits du froid avec Jean-François Tual. Basé à Narbonne, il propose des sessions baignade en mer (en plein hiver, forcément !) à Gruissan et des découverte à la journée à la halle de la Cartoucherie à Toulouse ou à Montpellier. Il dispense aussi des stages à Paris et dans les Alpes.
Toutes les dates et infos sur son site : www.icemind.com

