L’étude annuelle 2026 de Lecko met en évidence un décalage persistant entre l’ambition affichée de souveraineté numérique et la réalité des usages dans les organisations publiques. Massivement dépendantes de Microsoft, elles peinent à construire des trajectoires crédibles de sortie, faute de priorisation, de maturité de l’offre alternative et de vision opérationnelle.
La souveraineté numérique demeure un mot d’ordre stratégique largement partagé dans le débat public, notamment depuis le retour de Donald Trump, défenseur des GAFAM, à la Maison Blanche il y a un an. Pourtant, dans les faits, elle reste un sujet secondaire pour les utilisateurs des administrations. Selon l’étude annuelle 2026 sur la transformation interne des organisations réalisée par Lecko, seuls 12 % des agents interrogés attendent explicitement que leur administration privilégie ce critère dans l’évolution de leurs outils numériques de travail.
Un chiffre faible, qui contraste avec l’intensité des discours politiques et institutionnels sur l’autonomie technologique, comme récemment avec le déploiement de Visio par l’Etat pour remplacer des solutions de vidéoconférence (Google Meet, Teams ou Zoom).
Toute trajectoire de sortie devient complexe, coûteuse et risquée
Ce décalage s’explique d’abord, selon Lecko, par une domination quasi hégémonique de Microsoft sur les environnements numériques de travail. L’étude indique, en effet, que 75 % des organisations de plus de 250 collaborateurs sont aujourd’hui équipées de solutions de l’éditeur américain. Messagerie, bureautique, gestion des identités, outils collaboratifs : l’intégration fonctionnelle et l’effet de gamme de Microsoft ont progressivement structuré les usages, les compétences internes et les dépendances applicatives.

Dans ce contexte, les alternatives peinent à s’imposer. Lecko souligne un désinvestissement de longue date des fonctions socles par les solutions concurrentes, entraînant un retard de maturité face aux standards actuels du marché. À cette faiblesse structurelle s’ajoutent une forte spécialisation des équipes informatiques sur les technologies Microsoft et une dépendance croissante des applications métiers à ces briques techniques. Toute trajectoire de sortie devient alors complexe, coûteuse et risquée.
Des collectivités ; dont la Région Occitanie, abandonnent les outils numériques américains
Quelques collectivités territoriales ont néanmoins engagé des démarches de rupture. Des villes comme Marseille, Grenoble, Lyon ou encore Chamonix, ainsi que la Région Occitanie, amorcent un abandon progressif des suites américaines au profit de solutions libres et open source. Ces initiatives restent toutefois minoritaires et peinent à changer l’équilibre général du marché.
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L’étude met ainsi en lumière un paradoxe : alors que la souveraineté numérique est identifiée comme un enjeu stratégique, ni les utilisateurs, ni les organisations, ni l’écosystème de solutions ne sont aujourd’hui pleinement prêts à une sortie maîtrisée de Microsoft.
Trois leviers pour sortir du blocage
Lecko identifie trois leviers prioritaires pour dépasser ce blocage.
Premier levier : sortir de la logique du « Microsoft générique ». Copier l’existant, y compris ses défauts, conduit à reproduire l’empilement technologique et les dérives d’usages. L’enjeu consiste au contraire à repenser l’environnement de travail à partir des besoins métiers réels et des contraintes budgétaires, afin de construire des cibles différenciantes et soutenables.
Deuxième levier : mutualiser l’expérience utilisateur plutôt que les solutions. Lecko plaide pour la définition d’un Design System commun à l’administration, sur le modèle du DSFR pour les sites web publics. Une telle approche permettrait d’harmoniser les interfaces, de réduire la fragmentation de l’UX et de garantir une cohérence durable, indépendamment des éditeurs retenus.
Troisième levier : maîtriser le coût de l’hybridation. Remplacer uniquement les couches hautes tout en conservant les fondations Microsoft accroît les coûts et la complexité. À l’inverse, une trajectoire progressive passant par le remplacement des couches inférieures peut créer une transition plus soutenable, à condition d’accepter des surcoûts temporaires et de développer un écosystème local de compétences.
Comme le résume Bastien Le Lann, associé chez Lecko, « la souveraineté numérique ne se décrète pas : elle se construit ». Faute de réinvestissement dans les fonctions socles, de vision partagée de l’expérience utilisateur et de trajectoires réalistes, le débat risque de rester idéologique, sans traduction opérationnelle durable.

