La présidente par intérium du Venezuela, Delcy Rodriguez, à Caracas, le 14 janvier 2026. JUAN BARRETO / AFP
Apaisement ? Ouverture ? Feinte ou non ? Subie ou choisie ? Trouver le bon vocable n’est pas chose aisée, mais il est en revanche certain qu’il se joue quelque chose au Venezuela, trois semaines à peine – une éternité géopolitique dans le monde de Donald Trump – après la capture, l’extradition et l’inculpation du président vénézuélien Nicolas Maduro et de sa femme.
Alors que la vice-présidente Delcy Rodriguez, devenue présidente par intérim du Venezuela, clamait il y a peu encore que Nicolas Maduro était « l’unique président du Venezuela » et que Donald Trump promettait à celle-ci de payer « plus cher que Maduro » si elle « ne fait pas ce qu’il faut », les indices se multiplient désormais d’un dégel des relations entre les deux pays et, dans le même temps, d’une certaine ouverture du régime en interne.
· Mains tendues à l’opposition
Dernier indice en date : les mains tendues de Delcy Rodriguez envers l’opposition. Alors que des milliers de partisans de Nicolas Maduro ont encore manifesté vendredi pour réclamer le retour du président déchu et de son épouse, la présidente par intérim a appelé samedi à trouver « des accords avec l’opposition ». « Depuis nos différences, nous devons nous rencontrer et parvenir à des accords. Pourquoi ? Eh bien, pour le peuple du Venezuela », a-t-elle déclaré à la télévision nationale, dont l’intérim selon la Constitution peut durer six mois avant de nouvelles élections.
Des manifestants pro-Maduro le vendredi 23 janvier 2026 à Caracas, au Venezuela. CARLOS BECERRA / GETTY IMAGES VIA AFP
Le même jour, Delcy Rodriguez avait demandé au président de l’Assemblée nationale du Parlement, son frère Jorge Rodríguez, une rencontre avec les différentes fractions politiques, disant vouloir un dialogue avec des « résultats concrets et immédiats ».
« Qu’il s’agisse d’un dialogue politique vénézuélien où ne s’imposent plus des ordres externes, ni de Washington, ni de Bogota ni de Madrid. Un dialogue politique nationalisé (…) qui soit pour le bien commun du Venezuela », avait-elle alors indiqué.
· Accords pétroliers et ouverture du secteur
Selon Donald Trump, les « autorités par intérim du Venezuela (doivent) remettre aux Etats-Unis entre 30 et 50 millions de barils de pétrole sous sanction et de haute qualité », soit d’un à deux mois de production. « Le président Trump a négocié un accord énergétique historique avec le Venezuela, immédiatement après l’arrestation du narcoterroriste Nicolas Maduro, qui profitera aux peuples américain et vénézuélien », avait alors déclaré Taylor Rogers, une porte-parole de la Maison Blanche. Dans la foulée, Washington avait annoncé avoir finalisé une vente de pétrole vénézuélien pour 500 millions de dollars.
De son côté, Caracas a annoncé vouloir augmenter sa production de pétrole de 18 % en 2026 grâce à une réforme de sa loi sur les hydrocarbures, qui doit ouvrir complètement le secteur au privé après son adoption dans les prochains jours, a affirmé samedi le président du géant pétrolier public Petroleos de Venezuela (PDVSA). « Nous avions une loi (…) qui n’était pas à jour par rapport à ce dont nous avions besoin en tant qu’industrie », a affirmé son PDG Hector Obregon, lors de la présentation de la loi aux travailleurs d’une raffinerie et à la télévision publique.
Selon de nombreux analystes, la loi, promise par la présidente par intérim Delcy Rodriguez, a été rédigée sous la pression américaine après la capture du président Nicolas Maduro par les Etats-Unis qui ne cachent pas leur intérêt pour le pétrole du Venezuela.
Jadis baptisé Venezuela Saoudite, le pays dispose en effet des plus grandes réserves d’or noir de la planète. Mais la production stagne à environ 1,2 million de barils/jour (bj), selon les autorités. Des années de mauvaise gestion et de corruption l’ont faite passer d’un pic de plus de trois millions bj au début des années 2000 à un plus bas historique de 350 000 bj en 2020.
Alors que l’exploitation pétrolière était jusqu’ici l’apanage de l’Etat ou d’entreprises mixtes dans lesquelles l’Etat détenait la majorité, le projet de loi prévoit que « des entreprises privées domiciliées » au Venezuela pourront exploiter le pétrole après avoir signé des contrats. Donald Trump souhaite, pour sa part, voir les Etats-Unis profiter de ces ressources.
« L’idée principale de la loi sur les hydrocarbures et de sa réforme, c’est que nous parvenions à augmenter la production de pétrole », a souligné le président de l’Assemblée nationale Jorge Rodriguez, par ailleurs frère de la présidente par intérim.
« C’est bon pour le business. Le nouveau texte permet aux investisseurs de gagner l’argent. C’était plus compliqué avant », a analysé jeudi un acteur du secteur auprès de l’AFP.
· Des libérations… au compte-goutte ?
« Qu’ils les libèrent ! », s’impatientent des proches de détenus politiques au Venezuela alors que la présidente par intérim Delcy Rodriguez a annoncé plus de 600 libérations, appelant l’ONU à confirmer ces chiffres.
En 2024, quelque 2 400 personnes avaient été arrêtées et 28 tuées lors de la répression des troubles après l’élection présidentielle contestée de Nicolas Maduro. Les prisons vénézuéliennes comptaient encore 800 prisonniers politiques début janvier, selon l’ONG Foro Penal.
Un des plus prisonniers les plus connus, Rafael Tudares Bracho, gendre d’Edmundo Gonzalez Urrutia, le candidat d’opposition qui revendique la victoire à la présidentielle de 2024, est sorti de prison dans la nuit de mercredi à jeudi.
Mais la controverse autour du nombre de libérations de détenus politiques, jamais mentionnés en tant que tels par le pouvoir, monte depuis plusieurs jours.
Caracas, qui avait annoncé le 8 janvier la libération prochaine de détenus politiques sous la pression américaine, assure que 626 personnes ont été libérées, comptabilisant des libérations du mois de décembre, avant l’intervention américaine.
L’ONG de défense des détenus Foro Penal recense quant à elle seulement 155 libérations de prisonniers politiques depuis le 8 janvier. Elle comptabilise également 114 libérations en décembre, ce qui ferait un total de 269, loin du chiffre évoqué par le pouvoir.
« Ça suffit, les mensonges. Ça suffit de mentir au peuple vénézuélien (…) à travers les réseaux sociaux, des algorithmes qui cherchent à semer le mensonge, la violence, la haine et la mort », a lancé vendredi à la télévision publique Delcy Rodriguez, assurant qu’elle allait appeler lundi le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme Volker Türk. « Je lui demanderai, par l’intermédiaire de son bureau, de vérifier les listes des personnes libérées au Venezuela. »
Cette déclaration détonne alors que les relations entre le pouvoir vénézuélien et cette institution sont conflictuelles depuis des années. L’ONU a dénoncé des violations des droits humains dans le pays, accusations rejetées par le pouvoir qui a souvent critiqué le Haut-Commissariat.
· Limogeage et nominations
La présidente vénézuélienne par intérim, Delcy Rodriguez, avait en outre annoncé, le 17 janvier, avoir limogé du gouvernement Alex Saab, considéré comme un des hommes liges du président déchu Nicolas Maduro. Quelques jours plus tard, la présidente par intérim l’a aussi écarté d’un organisme d’investissements, le Centre international d’investissement productif (CIIP), chargé d’attirer les investissements étrangers.
Arrêté en 2021 et détenu aux Etats-Unis sous l’accusation d’avoir mis en place un système de détournement d’aide alimentaire au profit de Nicolas Maduro et de son gouvernement, Alex Saab avait été échangé en décembre 2023 contre dix Américains emprisonnés au Venezuela. Il avait été nommé ministre de l’Industrie en décembre 2024.
Delcy Rodriguez a également annoncé la nomination d’une nouvelle ministre de la Santé, dans le cadre des changements au sein du gouvernement qu’elle a pris en main.
La présidente par intérim a en outre nommé de nouveaux commandants militaires : douze officiers supérieurs ont été nommés à la tête de régions militaires. Delcy Rodriguez avait déjà nommé un ancien chef des services de renseignements (Sebin) à la tête de la garde présidentielle et du contre-espionnage.
· Vers une reprise des relations diplomatiques avant… une visite ?
Cette semaine, la Maison Blanche a annoncé vouloir inviter Delcy Rodriguez aux Etats-Unis, après plusieurs déclarations élogieuses de Donald Trump à son égard. Aucune date n’a toutefois été fixée pour l’heure.
Delcy Rodríguez, qui est toujours sous le coup des sanctions américaines, serait la première dirigeante vénézuélienne à se rendre aux Etats-Unis depuis plus d’un quart de siècle – à l’exception des présidents assistant aux réunions des Nations unies à New York.
Les Etats-Unis ont, en outre, nommé ce jeudi une nouvelle chargée d’affaires pour le Venezuela. La page de l’ambassade américaine au Venezuela fait désormais apparaître comme chargée d’affaires Laura F. Dogu, ancienne ambassadrice notamment au Nicaragua dirigé par le leader d’inspiration socialiste Daniel Ortega, proche allié du pouvoir vénézuélien.
Les relations diplomatiques entre le Venezuela et les Etats-Unis sont officiellement rompues depuis 2019, mais les deux pays ont entamé des discussions « exploratoires » sur leur rétablissement, en janvier après la chute de Maduro.
Le président américain Donald Trump a affirmé à plusieurs reprises qu’il « travaillait bien » avec la présidente par intérim Delcy Rodriguez. Tout en continuant de réclamer la libération de Maduro, elle assure pour sa part être « dans un processus de dialogue, de travail avec les États-Unis, sans aucune crainte, pour affronter les divergences, les difficultés, les plus sensibles et les moins sensibles, pour les aborder par la voie de la diplomatie ».

