Pour aller plus loin
Le monde a-t-il perdu toute boussole ? Ces derniers jours, nos certitudes géopolitiques ont volé en éclats, coulées dans la baie de Caracas après le coup de force de Donald Trump au Venezuela. Le président américain, qui multiplie depuis les propos menaçants envers le Groenland, Cuba, mais aussi l’Iran, paraît déterminé à façonner à sa main la planète, laquelle est suspendue à ses déclarations comme à autant d’oracles. Car oui, il faut prendre au sérieux le nouvel impérialisme américain, qui déstabilise les chancelleries occidentales et met à bas les alliances traditionnelles.
L’ancien ordre mondial, défendu jadis par les Etats-Unis au nom de la démocratie et des libertés, a définitivement vécu. A sa place s’impose une politique d’agressivité à géométrie variable, dictée par les seuls intérêts de Washington. Les derniers jours ont au moins dissipé nos illusions : nous sommes entrés dans une phase de déstabilisation mondiale, dominée par le rapport de force et l’affrontement des empires.
Dans ce nouveau jeu, les apparences peuvent être trompeuses. Trump est d’autant plus tonitruant que ses véritables adversaires, Chine et Russie, avancent à bas bruit. L’impérialisme des Etats-Unis masque ainsi un paradoxe : il peut aussi se lire comme le symptôme de leur fragilité stratégique. Contestée par la Chine, dont la montée en puissance économique et technologique déstabilise son leadership, et mise en échec diplomatique par une Russie qui ne veut rien céder de ses ambitions territoriales en Ukraine, l’Amérique de Trump cherche à contrer sa perte d’hégémonie à coups d’éclat diplomatiques et de démonstration de force militaire. Ce n’est pas l’attitude d’un empire serein, mais bien celle d’une puissance sur la défensive, devenue, de ce fait, beaucoup plus imprévisible. Les premiers qui en font les frais sont les pays de ce fameux « hémisphère occidental » revendiqué par Washington : de l’Amérique latine au Groenland, ils sont désormais traités – et revendiqués – comme des pions stratégiques indispensables au maintien de la prééminence américaine.
Les Européens redécouvrent le tragique de l’Histoire
La seconde victime de ce réalignement brutal est bien évidemment l’Europe. Le réveil est cuisant pour le Vieux Continent, désormais délaissé par les Etats-Unis qui ne voient plus en quoi il peut bien lui être encore utile. Fragilisée par la guerre en Ukraine, qui menace sa stabilité, l’Europe a d’abord perdu du temps, en ayant toutes les peines du monde à admettre la réalité du lâchage américain. Les menaces directes contre le Danemark, détenteur du Groenland et membre de l’Otan et de l’Union européenne, l’ont enfin sortie de sa torpeur. Privée du parapluie américain, confrontée à un ex-allié ouvertement hostile, l’Europe est prise en étau entre les grandes puissances, sommée de se faire respecter, et donc de se réarmer. Dans la douleur, les Européens redécouvrent le tragique de l’Histoire. La question de leur autonomie stratégique et de leur souveraineté sera un enjeu crucial des prochaines échéances électorales : le risque de se faire définitivement vassaliser par la présidence Trump sera majeur si l’extrême droite triomphe, notamment en France.
En attendant, et parce que rien n’est simple ou logique dans cet univers de brutes, le monde est suspendu à la réaction américaine face à la répression sanglante en cours en Iran. Certes, Trump a affirmé à plusieurs reprises qu’il ne laisserait pas la dictature des mollahs s’attaquer impunément à sa population civile. Mais là encore, rien ne dit ce qu’est vraiment prêt à faire le président américain, dont l’impérialisme ne s’embarrasse d’aucune valeur, en dépit de son alliance indéfectible avec Israël.
Les Iraniens en révolte, dont il faut saluer la détermination et le courage inouï, pourraient payer le prix fort de leur solitude, et ce, bien que le régime ne tienne plus que par fil. Près d’un demi-siècle après la révolution islamique de 1979, le cours de l’Histoire n’a pourtant jamais paru aussi proche de s’inverser. La chute des mollahs iraniens serait un immense bouleversement pour le monde et le Moyen-Orient, propre à rebattre en profondeur la donne internationale. Et le signe, cette fois-ci bienvenu, que nos fondamentaux ont définitivement basculé.

