Je vous le dis sérieusement : il nous faut cesser de croire que la déferlante technologico-réactionnaire qui nous vient du pays de M. Trump est inarrêtable. Avec quelques gestes simples à la portée de tous, le barrage est possible. Songeons à une nouvelle calamité en cours : les menaces qui planent sur Wikipédia. Vous n’avez pas suivi les premiers épisodes de ce feuilleton ? Pour vous sans doute, l’irremplaçable encyclopédie en ligne est juste, comme elle l’est pour moi, la compagne permanente dont on ne peut plus se passer pour se renseigner sur tout et n’importe quoi, la structure moléculaire du diamant, l’histoire du quatre-quarts breton (dans sa page en breton) ou les ressorts psychologiques de la procrastination (j’en suis un passionné, je l’ai relue vingt fois avant de commencer cet article).
A lire aussi
Analyse
L’Amérique de Trump : un monde sans gros, sans malades, sans dépressifs
Vous n’en finissez pas de vous émerveiller de la révolution épistémologique sur laquelle ce miracle repose. Souvenez-vous de ce qu’était une encyclopédie au temps lointain du XXe siècle : un truc très cher en vingt volumes (et quinze ans de remboursements) dans lequel d’austères sachants déversaient des pensums sur trois colonnes. Au début de notre siècle, en une idée géniale, quelques Diderot 2.0 ont renversé cette table poussiéreuse. Pour édifier le temple du savoir que nous connaissons, ils n’ont pas fait appel à de vieux experts. Ils ont ouvert le chantier à tous ceux qui, forts de leurs petites mains, de leur bonne volonté et de leurs connaissances, voulaient y venir poser leur pierre, avec pour seules consignes de le faire dans la délibération, le respect des faits et le bénévolat.
Relisez les mots que je viens d’écrire. Délibération, respect des faits, bénévolat. Comment imaginer que de tels concepts puissent plaire à la bande qui règne désormais sur la première puissance mondiale : leur principal emploi est d’être les paillassons serviles de leur chef, de répéter ses mensonges et de se ramasser des milliards. Sitôt au pouvoir, les trumpistes ont donc placé notre chère encyclopédie dans leur viseur, à côté d’autres cibles, la presse libre, le service public, les universités trop critiques.
A lire aussi
Entretien
« Musk est ivre de pouvoir. Ce qu’il veut, c’est la gloire éternelle »
Pour ce qui la concerne, c’est leur ex-allié M. Musk qui s’est chargé de presser la détente. On lit beaucoup que sa haine à l’égard du site a une cause très personnelle. Le pauvre petit garçon riche, plus sensible qu’on ne croit, ne pardonne pas que la page le concernant maintienne des choses gênantes et vraies, comme les opinions pronazies de son grand-père ou le salut hitlérien qui lui a échappé au moment de l’intronisation de Trump. Il a donc instruit le procès d’une encyclopédie qu’il nomme finement « wokipedia » et qu’il prétend infiltrée par les méchants gauchistes. Et pour la tuer, il vient de lancer un site concurrent nommé Grokipedia (un nom grokesque, nous sommes d’accord), qui semble redoutable : entièrement piloté par l’IA, il a intégralement pompé la plupart des articles de notre site aimé avec pour seul but de les récrire dans le sens qui lui convient. Ainsi, chez lui, le réchauffement climatique n’est qu’une « théorie » et la lutte contre l’apartheid sud-africain un truc inventé pour nuire aux Blancs. Vous voyez l’idée ? Eh bien, précisément, je vous supplie de ne pas y aller voir. Le rêve de M. Musk est de nous imposer son délire. Il est impératif de le boycotter et de consacrer nos forces (et nos sous pour ceux qui peuvent) à la seule ligne démocratique qui vaille : il faut sauver Wiki !
Le Nouvel Obs est en
accès libre aujourd’hui
Et si vous aimez, poursuivez l’aventure :
profitez de nos offres spéciales
S’abonner

