Ils sont nombreux les agriculteurs aux portes d’Agen et il faut les écouter. Rencontre avec Gabriel Berthellot, céréalier et transformateur à Port Sainte-Marie.
Gabriel Berthellot a repris les valeurs d’une agriculture respectueuse de l’environnement, transmises par ses parents.
Quelle est l’histoire de la Ferme du Roc que vous dirigez ?
Il s’agit d’une exploitation familiale créée par mes parents, arrivés de Bourgogne en 1988 : j’avais un an. Mes parents étaient déjà engagés dans l’agriculture biologique. Ils ont implanté tout d’abord un verger et, en attendant que ces arbres produisent, ils se sont lancés dans le maraîchage, tout en cultivant quelques céréales. Suite à des catastrophes climatiques successives, notamment des épisodes de grêle, mon père a eu l’idée de valoriser la céréale. C’est en essayant la variété de blé Rouge de Bordeaux qu’il s’est lancé à produire de la farine puis du pain. La boulangerie a débuté au début des années 90 et, dès cette époque, mes parents étaient présents sur des marchés bio.
Vous avez donc, tout naturellement, repris le flambeau ?
J’ai été très marqué, effectivement, par l’engagement de mes parents en faveur d’une agriculture respectueuse de l’environnement et par leur volonté de chercher des solutions afin de valoriser leur production. J’ai, logiquement, poursuivi des études agricoles à Nérac, tout d’abord, puis dans l’Aveyron où j’ai obtenu un bac professionnel CGEA (Conduite et gestion d’une exploitation agricole en agrobiologie). En 2010, je suis apparu sur l’exploitation en tant qu’aide familial puis, en 2014, je me suis installé en GAEC avec mes parents qui ont pris leur retraite en 2021. Je vais de nouveau changer de statut pour gérer seul les différentes activités d’agriculture, meunerie et boulangerie.

Comment se présente votre exploitation agricole ?
La Ferme du Roc est une exploitation de polyculture et transformation sur 60 hectares : 45 ha en pleine propriété et une quinzaine en fermage. Je cultive des céréales pour le pain (blé tendre, blé dur, épeautre, amidonnier, maïs, sarrasin), et j’effectue des rotations longues avec des légumineuses (luzerne, lentilles…) et des plantes oléagineuses (tournesol, Carthame). Une particularité de l’exploitation est d’être autonome en semences. Je cherche à minimiser au maximum les intrants extérieurs.
Une autre particularité semble être aussi la culture de variétés anciennes ?
Ces variétés paysannes s’inscrivent dans la continuité des recherches effectuées par mon père, Jean-François, en collaboration avec L’INRA (Institut national de la recherche agronomique). L’objectif était de conserver les qualités des variétés anciennes (couleurs, brillances et protéines), tout en dynamisant leur génétique. Le RSP (Réseau des semences paysannes) dont mon père fut administrateur, nous a également aidés dans le pilotage de croisement entre variétés anciennes, toujours dans le but d’obtenir des meilleures qualités organoleptiques qui se révèlent durant la panification.

Quelles sont les caractéristiques de ces variétés anciennes ?
Outre leurs qualités qui donnent au pain des saveurs bien particulières, elles sont très colorées mais aussi, hautes en taille (1m30 à 1m50) et ont donc tendance à verser (en fin de cycle, le blé se couche sous l’effet du vent ou de fortes pluies). Ces variétés procurent des rendements très faibles, de l’ordre de 20/30 quintaux/ha (couramment trois fois plus pour du blé panifiable). Ceci étant, vous l’avez compris, je mise sur la qualité et ces blés pour me permettre d’obtenir des pains très goûteux, digestes, avec de la croûte et qui se conservent très bien.
Vous demeurez donc un inconditionnel du bio ?
Mes parents et grands-parents étaient déjà en bio. Je ne me vois pas produire un aliment moins sain. Utiliser un minimum de produits phytosanitaires, respecter la fertilité des sols et de l’environnement mais aussi la santé des hommes et femmes est, à mes yeux, prioritaire et essentiel. On peut se poser néanmoins la question de la rentabilité. Dans la mesure où je transforme, et donc valorise au mieux mes productions, cela conserve du sens même économiquement. Lorsque je produis un kilo de blé, je peux obtenir environ un kilo de pain et le vendre à mes clients 6 €/kg. Actuellement le kilo de blé bio se commercialise autour de 30 centimes. Les rapports ne sont pas les mêmes. La quantité de travail non plus, car je cumule les métiers d’agriculteur, de meunier et de boulanger.
Comment commercialisez-vous vos productions ?
À l’exception du partenariat avec l’enseigne Biocoop Gaïa de Port-Sainte-Marie, je vends mes autres produits en direct : pain au levain naturel cuit au feu de bois, farine, pâtes, légumes secs et huiles. Je suis présent sur les marchés de Pessac (Gironde) et le marché bio d’Agen le samedi matin qui se trouve désormais au pied de la passerelle Michel – Serres au Gravier. Enfin, j’accueille mes fidèles clients, le lundi de 17 h à 18 h 30 au fournil. Je tiens à souligner ce côté fidélité d’une clientèle qui a suivi l’évolution du travail de mes parents, parfois depuis 30 ans, et continue d’apprécier nos produits.

Quel regard portez-vous sur la PAC (Politique agricole commune) ?
Je ne vais pas « cracher dessus » : sans les aides de la PAC, je m’en sortirais moins bien. Ceci étant, ce qui me dérange c’est qu’avec cette politique on a perdu la dignité du métier d’agriculteur rémunéré, non pas pour son travail, et encore moins pour la qualité de celui-ci, que pour son volume de production. Ce sont les surfaces cultivées qui comptent et peu la valorisation de la production. Il faudrait réorienter différemment cette politique. À la Confédération paysanne, nous militons pour des prix plus rémunérateurs, un revenu paysan qui tiendrait davantage compte de la qualité.
Êtes-vous impacté par les changements climatiques ?
Nous sommes tous impactés de plein fouet. Il y a deux saisons, je n’ai pu semer mes céréales à l’automne. J’ai semé le blé fin janvier avec des rendements catastrophiques de l’ordre de 800 kg/hectare. Nous avons le sentiment que les fenêtres climatiques sont de plus en plus étroites. Désormais, chaque année, il y a une difficulté sur l’une ou l’autre culture due aux excès en tous genres : pluies torrentielles ou périodes de canicule. Nous sommes désormais contraints d’arroser le blé, ce que nous n’avions jamais pratiqué.
L’accès à l’eau est-il devenu vital ?
L’eau est devenue un problème majeur. Sans eau (pluie/irrigation), l’agriculture devient presque impossible. Il va, par contre, falloir se poser la question de continuer à cultiver certaines cultures, tel le maïs ou le soja, qui réclament beaucoup d’eau l’été. La notion d’adaptabilité au climat devient primordiale. À certains endroits des excès d’eau peuvent avoir des conséquences sur le développement de maladies cryptogamiques comme la carie du blé sur lesquelles il faut être très vigilant. De même pour les pertes liées aux insectes : cas de la bruche de la lentille causée par un coléoptère qui s’est considérablement développée à tel point que beaucoup d’agriculteurs ont arrêté de produire de la lentille. Avec l’augmentation des températures et l’érosion des écosystèmes (moins d’oiseaux dans les campagnes), il y a aussi de plus en plus de parasitisme.
Comment imaginez-vous l’avenir de l’agriculture dans notre département ?
Outre le changement climatique, différents problèmes se posent dont le vieillissement de la population agricole. D’ici 10 ans, la moitié des actuels exploitants auront disparu. Beaucoup d’exploitations ne seront pas reprises par leurs enfants. On assiste ainsi, déjà, à une concentration des terres entre quelques gros exploitants. L’augmentation des charges et nos marges qui diminuent, la difficulté pour trouver du personnel, compliquent considérablement le métier d’agriculteur. Je pense qu’il ne faudrait pas attendre 10 ans pour renouveler et dynamiser les campagnes et aider les plus jeunes, en particulier ceux non issus du monde agricole, à s’installer et proposer des nouveaux schémas. L’association Alterfixe aide à réfléchir un projet agricole dans ce sens.
Malgré toutes ces contraintes, vous demeurez confiant dans l’avenir ?
Je demeure confiant car je reste persuadé que, de plus en plus, il y aura la place pour des produits sains et bons. D’autre part, je vis une véritable passion et trouve du sens à mon travail : produire du blé et le transformer jusqu’au pain, puis le commercialiser dans un rayon proche de l’exploitation me paraît cohérent. Je ne compte pas mes heures et j’ai dû sacrifier beaucoup de choses à mon travail mais j’y crois. Les aléas de l’agriculture sont certes lourds à supporter. Heureusement, le contact avec la clientèle et ses bons retours, me « booste » en permanence.

