Aux confins du Gard, de l’Hérault et de l’Aveyron, le pénitencier privé du Luc a exploité les jeunes détenus d’une « colonie » puis d’une « école » agricole pénitentiaire. Des petits bagnards qui ont converti en or le roquefort des propriétaires.
Cinquante ans après, l’image reste gravée dans la mémoire de Philippe Emonet. Retraité à Castres, il raconte devant un café. Été 1975. Il a 23 ans. Étudiant à Toulouse, il accompagne son amie dans l’Hérault, à Aniane, où elle fait un stage à l’Institut spécialisé d’éducation surveillée. Spéléologue, il encadrera des sorties « pour ados délinquants ». Dès l’arrivée, c’est le choc devant « les cages dans lesquelles dormaient les gosses en détention… » (lire ci-contre). Le symbole d’une maltraitance qui remonte à loin, découvre-t-il dans les dossiers oubliés de la maison de correction.
Fiches d’enfants des colonies pénitentiaires du XIXe siècle… « Tu es spéléo, alors tu dois connaître le Luc, dans le Gard. Là-bas, les gamins travaillaient dans une fromagerie au fond du gouffre de Saint-Ferréol, sur le causse de Campestre », lui lâche à table un surveillant. Sur place, il découvre un vide aussi vertigineux que le silence entourant sa mémoire. Il y reviendra.
En attendant ? En 1992, Marie Rouanet publie « Les Enfants du Bagne », 335 pages poignantes d’une enquête accablante. Le Luc et Aniane, donc, mais aussi la ferme de Pezet (12) ou la Solitude de Nazareth, à Montpellier : l’écrivaine biterroise dépouille les archives et visite les vestiges carcéraux, redonnant noms et visages aux gamins broyés là, durant des décennies. Pour des broutilles le plus souvent. « Je n’ai jamais pu ouvrir un cahier d’écrou sans être émue par leur condition misérable, par ceux qui ne pouvaient pas se défendre face à un tel univers », se souvient-elle, aujourd’hui âgée de 93ans et retirée à Camarès, dans l’Aveyron.
À Toulouse, elle trouve le règlement du père Barthier, fondateur en 1 847 de l’un de ces pénitenciers « de bienfaisance », rue des Trente-Six Ponts, témoignage de la dureté des établissements ayant « vocation à régénérer les jeunes enfants », condamnés surtout par « le malheur de leur naissance ».
À l’époque, vouloir séparer des adultes les mineurs en prison, pour les éduquer, est pourtant un vrai progrès. Mais l’enfer règne derrière les bonnes intentions. Discipline sadique de caserne, silence et sévices de couvent, froid, faim, cachot : à partir de la loi de 1850, ce sont bien des bagnes qui partout se multiplient pour « corriger » des milliers de garçons et filles, de 6 à 21ans, orphelins ou abandonnés, pris pour « mendicité », « larcin », « vagabondage », « prostitution » voire envoyés par leur père pour « mauvaise conduite ».
Aubaine de la misère
Nés de la ruine napoléonienne et de la férocité de la révolution industrielle, ces enfants de la misère deviennent en effet, et surtout, une « aubaine » de main-d’œuvre gratuite, « menée à la baguette », résume Marie Rouanet. « Juge philanthrope, Pierre Marquès du Luc se saisit de cette législation pour fonder, en 1856, son propre établissement sur ses terres gardoises », indique Delphine Rabiller en introduction de son mémoire d’histoire (Toulouse, 2 023).
Sous la férule de ce dernier et de son fils, entre 1 856 et 1904, les 1 500 ha familiaux deviennent ainsi la plus vaste colonie agricole de France tout en restant la plus discrète car « au bout du monde ».
« Mundatur culpa labore » : « la faute est purifiée par le travail », dit sa devise. Tandis que les plus jeunes forçats épierrent le causse « les grands transforment le domaine en véritable empire », constate alors – comme Marie Rouanet- Philippe Emonet, devenu responsable national de « l’Inventaire ferroviaire de France » (IFF). Quel rapport ?
Des mineurs en or
En 1857, le gouffre a révélé une vaste grotte descendant jusqu’à – 80 m. Température et hygrométrie mesurées en 1882, elle s’avère exceptionnelle pour mûrir le roquefort du Luc, médaille d’or dès 1 884 au concours régional de Paris.
Après y avoir un temps descendu des gosses terrorisés au bout d’une corde, le propriétaire passe à l’échelon industriel : puits d’aération, tunnel de 220 m percé pour faciliter l’accès à la cave et plus de 2000 tonnes de roche abattues et déblayées par les jeunes « serfs »… Si l’IFF détaille ce colossal chantier, c’est bien parce que l’exploitant installe aussi une petite voie ferrée Decauville sur au moins 4 km pour sortir entre 30 et 37 t de fromage par an avec le « seul train de France à traction humaine et enfantine, triste singularité » , souligne Philippe Emonet.
Depuis l’exposition universelle de 1867, le roquefort triomphe, en effet, en France et à l’export. Son prix grimpe en permanence.150 francs les 100 kg en 1897, 1 100 francs en 1919, note en 1931 Gisèle Espinasse dans la Revue des Pyrénées. Le Luc ? « C’était une mine d’or à peu de frais… »