Richesse des paysages méditerranéens, le chêne-liège est porteur d’espoirs face aux incendies et son écorce ne sert pas qu’à faire des bouchons : elle nourrit aussi… la haute technologie, jusque dans l’industrie aérospatiale.
La fragilité dans le vent, mais la force avec le temps : les deux images qu’offrent les chênes-lièges balayés par la tramontane sur les anciennes terrasses viticoles de Cerbère, dans les Pyrénées-Orientales. À 200 m d’altitude, en haut de “Terrimbo”, des dizaines de jeunes plants étagés tremblent dans leur berceau de pierres sèches. Mais ils tiennent bon face aux rafales, à l’image de l’espoir qu’ils portent : grandir comme leurs aînés dominant la Méditerranée, en contrebas.
900 hectares brûlés
Ceux-là ont en effet résisté à l’incendie du 16 avril 2023. “La sécheresse avait trois mois d’avance”, se souvient Christian Grau, maire de la commune, dernière gare de France et dernier port avant la frontière espagnole. “En deux jours, avec des vents de 120 à 130 km/h, près de 900 hectares ont brûlé, 80 % du territoire communal. Alors oui, pour nous, replanter et reconstituer un couvert végétal résilient, c’est un vrai sujet, ça mobilise. On monte dès qu’on peut pour surveiller ou arroser ces jeunes pousses”, résume Michel Briand, ancien sapeur-pompier et créateur en 2021 du groupe environnemental Cerbère Gardiens Mer et Nature.
“Sur notre territoire, nous avons deux zones Natura 2000. À l’origine, notre cinquantaine de bénévoles s’était réunie pour collecter les déchets en mer, sur les plages et plus largement dans notre secteur des Albères”, explique-t-il. 9,4 tonnes de plastique, d’alu, de béton et autres débris polluants ramassées : à elle seule, “la part de l’incendie pesait 5,3 t de résidus”, souligne Michel à qui les flammes et leurs désastres parlent plus qu’à un autre.”Sur un feu, les Canadair m’ont sauvé quand j’étais pompier”, lâche-t-il. Soigner les causes avant de subir les conséquences… Il est donc aussi devenu planteur d’arbres avec son association.
Prévenir l’incendie
Aujourd’hui, près de la “route des Cochons”, la visite dominicale permet alors de vérifier le niveau des citernes d’eau et l’état de la plantation. Secrétaire de l’association Patricia s’y emploie, avec Margot et Héloïse, compagne et fille de Michel, mais aussi le discret Bernard. Rien d’anecdotique alors que 30 000 ha ont brûlé en 2025 à travers la France dont… 17 000 dans les Corbières voisines où le feu a tué et fait 25 blessés, des professionnels du secours en première ligne pour la grande majorité.

“Ce qui est encourageant, c’est que ces chênes rassemblent, créent une dynamique”, pointe Michel. Ainsi l’amicale des sapeurs-pompiers remplit les cuves pour l’arrosage et les chasseurs participent activement aussi. “Comme nous connaissons très bien le terrain, nous avons déterminé l’orientation et l’altitude la plus favorable, des parcelles où il y avait déjà des chênes-lièges”, précise Boris Igonet, 35 ans, viticulteur et président de l’association de chasse locale.
Dans la lignée de Johnny et Elzéard
Planter des arbres ? Hier comme aujourd’hui, le symbole reste fort : une génération ne plante jamais pour elle mais pour garantir à ses enfants et petits enfants des ressources, des fruits, une protection. Quant à construire l’avenir à partir d’un pépin ou d’un gland… “L’objectif, c’est de passer les premières années”, pointe plus modestement Michel, conscient de la mortalité normale : “30 plants sont déjà secs”. Mais en regardant ce démarrage timide, on repense à ceux qui ont déjà écrit l’histoire jusqu’à devenir des modèles.
Aux États-Unis, Johnny “Appleseed” trône au panthéon des héros américains. Né John Chapman (1774-1845), ce botaniste humaniste, précurseur de l’écologie, est entré vivant dans la légende en plantant des milliers de pommiers, au début du XIXe siècle. Côté France ? En 1953, la plume de Jean Giono a, elle, donné naissance à Elzéard Bouffier : “L’Homme qui plantait des arbres”, soit 100 000 chênes que la plume de l’écrivain avait fait pousser pour ressusciter un désert provençal, un conte écologique au succès mondial avec sa cinquantaine de traductions.

Professeure au lycée agricole BeauSoleil à Céret (66), Nancy Condamine ne prétend ni à la gloire, ni à la littérature et encore moins à égaler Johnny ou Elzéard. Sa discipline, c’est la physique chimie, son credo la protection du vivant et le “produire autrement” face à la crise climatique. “Avec mes élèves, on prépare les plants de chênes-lièges”, montre-t-elle dans la pépinière de son établissement. Et “c’est grâce à elle que tout a démarré. BeauSoleil a offert les plants à la municipalité puis nous les avons plantés avec des élèves”, glissent Michel et Boris.
Reforester avec une essence locale et résistante : un projet que l’enseignante développe depuis 2022, en fait. L’été précédent, c’est le Parc naturel du Cap de Creus qui avaient brûlé à 30 km de là, au-dessus d’El Port de la Selva. Ravages des incendies : le sujet est par définition transfrontalier, sur les deux versants. Elle ne voulait pas rester bras ballants. “Notre vocation est de semer des graines”, rebondit Laurence Rouane, sa proviseure.

“Les constats sont les mêmes. Le littoral catalan manque d’arbres et l’abandon aux broussailles de milliers d’hectares de terrasses où l’on cultivait la vigne ou l’olivier aggrave les choses avec le réchauffement”, pointe-t-elle. Témoin Cerbère, où les viticulteurs ne se comptent plus que cinq…
Le danger des friches
“Ce sont les parcelles de vignes devenues friches qui ont brûlé mais c’est une vigne vivante qui a protégé le quartier nord de Cerbère”, rappelle Boris. Déprise, landes, maquis, garrigue… Quoi qu’il en soit, “c’est un couvert végétal inadapté aux menaces d’aujourd’hui et hautement inflammable”, constate – comme tous les spécialistes – Nancy, détaillant le cercle vicieux.

Tricentenaire monumental, record et musée
La voix de Brassens accueille le visiteur devant le géant du Mas de Santol, sur les hauteurs de Reynès, non loin de Céret. Sur fond de montagnes du VaArnaudièspeut y fredonner… “Il vivait en dehors des chemins forestiers, ce n’était nullement un arbre de métier, il n’avait jamais vu l’ombre d’un bûcheron, ce grand chêne fier sur son tronc…” Ce chêne-liège majestueux qui fait le bonheur de Serge Arnaudiès, 70 ans (photo). “On pourrait même dire que j’en suis amoureux”, sourit cet ancien producteur de cerises. 21 mètres de haut, 5,6 m de circonférence : “C’est le plus grand au monde, inscrit depuis 2024 au livre Guinness World des records et classé Arbre remarquable. Les spécialistes lui donnent entre 300 et 400 ans”, détaille-t-il. Ce qui lui vaut plus de visiteurs et moins de tranquillité, sans doute, mais “c’est une fierté parce que c’est un arbre exceptionnel”. Récolté pendant des siècles et jusqu’en 1990 puis acheté en 1991 par Serge Arnaudiès, sa force et sa longévité inspirent les nouvelles générations… Lesquelles, jeunes ou moins jeunes, ne manqueront pas pour connaître plus en détail le liège, ses siècles d’histoire et d’usages divers, le Musée du liège, à Maureillas, toujours dans les Pyrénées-Orientales. Commune où à partir de 1777, une dizaine d’usines et une vingtaine d’ateliers familiaux produisaient des bouchons, activité qui occupait la moitié de la population en 1950.Bouchons, bouées, flotteurs, casques coloniaux ou œuvres d’art mais aussi outils, techniques et cave pour une collection unique en Europe… Visite passionnante garantie.
Tél. : 0468831541
“Dans le contexte actuel du réchauffement, cet environnement augmente les catastrophes. Non seulement les sécheresses favorisent des incendies de plus en plus violents mais la disparition des arbres fait qu’il n’y a plus d’évapotranspiration. Il pleut donc beaucoup moins, en moyenne annuelle, tandis qu’on a plus de déluges torrentiels qui accélèrent l’érosion des terrains. Tout cela détruit durablement la faune, la flore et fragilise les sols. Il faut donc donner un coup de pouce à la nature pour les restaurer”. Ses petits chênes-lièges font partie des ouvriers.
Rustique et adapté
“C’est un arbre d’ici, donc par définition adapté à ce milieu et qui a aussi pour intérêt de consommer peu d’eau”, poursuit-elle. Depuis 2022, elle fait donc des plants avec ses élèves et en donne à qui veut s’emparer du sujet. Pau Mola a défriché le projet, de l’autre côté de la frontière où Isidre Corominas et son association La Pedra d’Amarra le défendent à Port de la Selva.
En Occitanie, Cerbère a levé le doigt en premier, en 2024. Volontariat qui permet aux futurs bacheliers de Céret de bosser concrètement sur la biodiversité et le patrimoine naturel, culturel et économique du chêne-liège tandis que les écoliers cerbériens y ajoutent leurs propres plants de chênes, d’érables et d’arbousiers, accompagnés par l’ONF et l’Institut méditerranéen du liège.
L’essence de la diversité
“Quand on replante, il ne faut pas s’en tenir à un seul type d’arbre, il faut associer plusieurs essences endémiques ou adaptées au changement climatique, sans oublier leur complémentarité”, rappelle Nancy, mots, également entendus dans les Landes et en Gironde, après tempêtes et mégafeux. Le bon sens pour Christian Grau : “Tout le monde connaît les avantages du chêne-liège, sa capacité à limiter la progression du feu, et tout le monde sait notre besoin d’arbres pour stocker durablement le CO2 comme la nécessité de ne pas refaire les erreurs du passé”, ponctue-t-il.
Dans le collimateur : les pins qui ont artificiellement colonisé les friches viticoles, catastrophe derrière la carte postale. “En 50 ans, cela donne des arbres magnifiques mais une étincelle et en cinq heures, il n’y a plus rien”. Écorce grise épaisse et surtout protectrice, aux crevasses presque minérales… Les chênes-lièges, eux, freinent la progression des flammes – si la suberaie est bien entretenue — et repartent après le feu, témoigne un bosquet vert au milieu des squelettes de buissons encore charbonneux. Et en cet été 2025, la démarche engagée par les Cérétans de BeauSoleil et les Cerbèriens bénévoles reçoit un adoubement de poids…
17 juillet : on est à une cinquantaine de kilomètres de là, à Passa, sur le site du Mas Valette, au nord du Boulou. Diam Bouchage y plante une suberaie expérimentale sur 8 ha. à terme, 3 600 jeunes chênes-lièges y fourniront la matière première indispensable à son usine de Céret.

Diam Bouchage ? “Le leader mondial du bouchon technologique en liège, le premier acheteur de liège français et unique industriel fabriquant en France”, résume Éric Feunteun, directeur général de l’entreprise dont le siège est à Céret et qui entend « innover pour préserver la ressource », notamment grâce à cette “action pionnière pour la filière”. Planter du chêne-liège n’est donc pas du “folklore” mais bien un futur possible pour les professionnels de l’arboriculture aussi, confirme le vaste alignement.
Deux milliards de bouchons
Une visite de Diam Bouchage permet alors de mesurer les enjeux dans l’un des terroirs historiques du liège en France, au cœur de la première région viticole de métropole et du premier vignoble mondial en nombre d’appellations. “Nous produisons environ deux milliards d’obturateurs par an, commercialisés dans 85 pays. Partout où l’on trouve de la vigne, nous sommes présents et nos bouchons servent essentiellement au vin mais nous avons aussi quelques activités pour boucher des bouteilles de bière et d’huile”, résume Dominique Tourneix, directeur général du groupe Oeneo et président de sa filiale Diam Bouchage.

Ici, le secret industriel règne tant autour du laboratoire de recherches que de la fabrication. Aucune marque citée, mais l’essentiel des meilleurs crus de Bourgogne, Bordeaux et Champagne sécurisent la qualité de leur production grâce à ces bouchons “sans composés volatils indésirables”, comprendre “garantis sans goût de bouchon” (lire en encadré). Mais avant d’en arriver à cette haute technologie… Le martèlement des haches et le bruit sourd de leur manche en biseau décollant l’écorce des chênes, dans une jeune suberaie du col de Panissars, rappelle aussi que la levée du liège se fait toujours à la main et que ses spécialistes sont désormais espagnols, portugais, marocains.
“Nous levons environ 25 000 t de liège par an, principalement en Espagne et au Portugal, principaux producteurs, où nous avons deux autres usines, mais aussi en France, dans les Pyrénées-Orientales, le Var, la Corse”, indique Dominique Tourneix. Or le liège catalan ne pèse qu’environ 1 % du tout, alors que les P.-0. sont le deuxième département de France en termes de production.
“Mais ça pèse beaucoup par rapport à notre ancrage historique ici, au fait de faire vivre ce patrimoine forestier comme vis-à-vis de nos clients vignerons qui aiment beaucoup cette logique d’économie locale, boucher un vin des Pyrénées-Orientales avec un liège des Pyrénées-Orientales”, nuance Eric Feunteun.
Diam Bouchage : l’excellence
Basé à Céret, Diam Bouchage est le leader mondial des bouchons technologiques en liège grâce à la révolution que l’entreprise a lancée il y a 20 ans : l’invention du bouchon… “sans goût de bouchon”. Diam Bouchage a en effet développé le procédé Diamant®, garantissant “une neutralité organoleptique
inégalée”, précise son président Dominique Tourneix.
“L’obturateur en liège avait des défauts, notamment le risque du goût de bouchon, dû à des composés volatils comme le trichloroanisole. D’autres composés pouvaient aussi modifier le profil du vin. La structure du liège est en effet variable et elle dépend de la croissance de l’arbre. En vieillissant certains bouchons laissent passer trop d’oxygène, d’autres sont trop étanches ou perdent leur élasticité”, explique-t-il. Pour résoudre cela ? “Nous avons travaillé sur l’élimination des composés volatils grâce au CO2 supercritique, un procédé mis au point avec des ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique. Cette chimie verte utilise du gaz carbonique pour ‘nettoyer’ la matière première et nous permet de garantir l’absence de goût de bouchon mais aussi… Un choix d’obturateur adapté au souhait du vigneron, car on propose un ensemble de solutions”, poursuit-il. Transformé en granulés sélectionnés, recomposé avec des biopolymères, le liège façon Diam Bouchage permet, en effet, de créer du bouchon “sur mesure”, avec des performances mécaniques garanties et adaptées selon la conservation ou le passage d’oxygène souhaité par le vigneron, pour un vieillissement optimal de son vin.
Relancer la filière, une urgence
De fait, ce 1 % serait plutôt à regarder comme le socle d’une volonté : celle de relancer la filière d’un liège méridional se projetant dans le futur. La plantation expérimentale de Passa est un nouveau modèle pouvant intéresser tout le sud de la France pour remplacer des friches, estime l’industriel : “il permettra dans 30 à 35 ans de récolter le liège dans des endroits moins touchés par le réchauffement que le sud de l’Espagne ou le Portugal”, anticipe-t-il.
Reconstruire un patrimoine, une culture, sauvegarder des savoir-faire… Cette volonté d’investir pour demain, l’Institut méditerranéen du liège l’incarne à Vivès depuis 1993, avec une trentaine d’hectares déjà plantés. “Nous travaillons avec la Fédération française du liège. Son action de recyclage des bouchons finance nos plantations et nous accompagnons dans sa gestion l’ASL Suberaie catalane qui regroupe 180 propriétaires pour 4 000 ha de forêt”, explique son directeur, Renaud Piazzetta.
Penser l’avenir est aussi la raison d’être de l’IML.
« Une suberaie entretenue, c’est une forêt qui est débroussaillée et c’est extrêmement important dans la prévention des incendies », souligne à son tour Renaud Piazzetta. Mais relancer le liège dans l’intérêt collectif, c’est aussi se heurter aux réalités économiques du privé, pointe-t-il.
Du liège sur Artémis ! Mais…
“En 2025, la récolte a été exceptionnelle avec 180 t, un record depuis 2004, et 2026 laisse aussi entrevoir une très belle campagne”, note-t-il. Seulement voilà, la baisse constante de la consommation de vin en France baisse mécaniquement la demande en bouchons et impacte le prix du liège, menaçant l’effort fait. Sachant que pour les propriétaires, c’est beaucoup de travail pour un revenu de complément, cela vaudra-t-il le coup d’entretenir les suberaies, sans motivation financière ?
Pour Renaud Piazzetta, l’urgence est donc aussi à la diversification. “Le liège dans tous ses états sera le thème de Vivexpo, la biennale du liège que nous organisons en juin à Vivès, rendez-vous qui nous permet de tisser des liens entre régions et avec l’Europe, l’Afrique, pour des projets communs”. Semelles, chapeaux, oui, certes… “Mais il faut aussi savoir qu’il y a du liège dans les réservoirs de carburant d’Artémis, qu’on s’en sert dans le spatial, l’aéronautique, la défense, la construction et qu’il sert d’isolant pour matériaux composites”, liste-t-il. Bref, “naturel, performant, renouvelable et recyclable”, la filière liège c’est déjà demain, mais il faut du soutien.

