À Calès, au bord de l’Ouysse, le moulin fortifié de Cougnaguet traverse les siècles. Depuis 1984, Hubert et Raymonde Faure entretiennent et veillent sur ce monument classé historique.
À l’étage du moulin, dans l’ancien appartement du meunier, la scène dit tout. Les meubles sont anciens, les objets d’époque, et l’évier en pierre n’a pas bougé. Autour d’une grande table en bois, les verres d’eau-de-vie maison circulent, le café fume encore. Par la fenêtre ouverte, on entend tourner les meules, entraînées par l’eau qui coule juste dessous. Le moulin continue de vivre, animé par son souffle d’autrefois.
“Je n’y connaissais rien à la mécanique, mais j’ai appris. Il fallait bien que cela continue à tourner”, glisse Hubert Faure, 77 ans. Avec son accent quercynois et son débit rapide, Hubert capte vite l’attention. Le regard malicieux, il raconte le moulin comme on raconte une vie. La sienne, indissociable du lieu. À ses côtés, sa femme Raymonde écoute et complète parfois. Ensemble, ils incarnent ce site bien plus qu’ils ne le possèdent.

Des souvenirs ancrés dans les pierres
Depuis 1984, ils veillent sur le moulin de Cougnaguet, situé à Calès dans un décor de carte postale, à quelques kilomètres de Rocamadour. Mais ici, rien n’est figé. Tout fonctionne encore. Autour de la table, les souvenirs remontent. Hubert se souvient de ses débuts auprès de l’ancien meunier qui était aussi le compagnon de sa mère Odette. “Il m’a tout appris. J’y allais pendant les vacances puis de plus en plus chaque année pour donner des coups de main. Un jour, il m’a dit de rester ici et de garder le moulin”.”

Raymonde acquiesce. “Il y était déjà tout le temps alors forcément, il s’y est attaché.” Hubert met toujours les mains dans les mécanismes. “Quand une pièce casse, il faut se débrouiller. Alors j’apprends, je refais.” Raymonde sourit. “Il trouve toujours une solution. Même quand il ne sait pas faire, il finit par savoir.”

Un moulin médiéval unique dans le Lot
Édifié entre 1292 et 1350 par des moines cisterciens de l’abbaye des Alix, près de Rocamadour, ce moulin à eau est une véritable prouesse d’ingénierie. Construit sur l’Ouysse, il repose sur un système hydraulique remarquable avec sa retenue d’eau longue de 1,6 kilomètre et maintenue par un barrage de six mètres d’épaisseur.

Fortifié, il servait aussi de défense. “Il suffisait de fermer la porte et d’ouvrir les vannes pour créer un courant capable d’emporter les assaillants”, explique Hubert. Classé Monument historique en 1925, il a fonctionné jusqu’en 1959. Ses quatre meules, d’environ 1,5 tonne chacune, pouvaient produire jusqu’à trois tonnes de farine par jour. Hubert prend un plaisir intact à les faire fonctionner devant les visiteurs.

“Si on lui enlevait son moulin, il mourrait”
Rien ne prédestinait Hubert à devenir le gardien du moulin. Fils d’agriculteurs installés à Rignac, ouvrier aux étains Maigne à Gramat, il aurait pu prendre la route comme livreur de fuel. “Tu as bien fait de rester”, lui glisse Raymonde. “Tu as eu une vie heureuse ici.” Elle aussi a travaillé à l’usine Maigne pendant 30 ans jusqu’à sa fermeture. Depuis, le couple a fait du moulin sa raison d’être.

Des proches donnent parfois un coup de main pour la billetterie et les visites. Mais l’essentiel repose sur leurs épaules. Hubert impressionne. Après les dernières crues de cet hiver, il a dégagé seul les troncs coincés dans la digue. “Alors que je ne sais pas nager”, sourit-il. “Je n’ai pas eu le temps d’apprendre, j’ai toujours travaillé.” Chaque jour, il amène du blé pour alimenter la meule et veille à chaque détail. “Si on lui enlevait son moulin, il mourrait”, glisse son cousin.

Hubert et Raymonde maintiennent le moulin ouvert pour le rendre accessible à tous. Le lieu attire aussi les caméras, jusqu’à accueillir Antoine de Maximy pour un tournage de “J’irai dormir chez les Gaulois”, diffusé actuellement sur RMC Découverte.

Mais l’essentiel est ailleurs. “Les gens viennent pour voir le moulin, mais ils restent pour discuter”, confie Hubert. Raymonde ajoute. “On aime bien partager l’histoire de ce moulin. C’est simple, mais c’est ça qui compte.” Autour de la table, les verres se remplissent à nouveau. Les histoires aussi. Avec toujours le bruit régulier des roues. Comme un cœur qui bat.

