Épisode 1/6. Dans les années 1970-1980, l’URSS fait du nucléaire civil un instrument central de sa politique énergétique. Le réacteur RBMK incarne cette ambition industrielle. Il en révèle aussi les contraintes techniques et organisationnelles.
Tchernobyl. La simple évocation de ce nom renvoie immédiatement à l’une des pires catastrophes nucléaires que le monde ait connues, à des années de radiation qui ont bouleversé la vie de milliers d’Ukrainiens et de Russes, à la prise de conscience des dangers de l’atome quand il est mal maîtrisé et étouffé par les mensonges d’État.
Pourtant, avant le 26 avril 1986, Tchernobyl signifiait bien autre chose, le symbole d’une modernité conquérante. C’est l’histoire que nous allons vous raconter à l’occasion du 40e anniversaire de la catastrophe.
Au cœur du projet de modernisation soviétique
À la fin des années 1970, l’Union soviétique fait du nucléaire civil un axe majeur de sa politique énergétique. Dans une économie planifiée, il s’agit alors de soutenir la croissance, d’alimenter les centres industriels de la partie européenne du pays et de limiter le coût du transport des ressources fossiles depuis l’Est. Dans les analyses de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), le nucléaire est alors présenté comme une réponse à la fois économique, moderne et stratégique, au cœur du projet de modernisation soviétique.

Sous Leonid Brejnev, cette orientation prend une dimension politique. L’atome civil est associé au « socialisme développé » et à la capacité du système soviétique à rivaliser technologiquement avec l’Occident. Depuis la mise en service d’Obninsk en 1954, présentée comme la première centrale nucléaire civile, la communication officielle valorise ainsi l’« atome pacifique ». Elle s’appuie sur un déséquilibre structurel : l’essentiel des ressources énergétiques se trouve à l’Est, tandis que la consommation se concentre dans la partie européenne de l’Union soviétique. Le nucléaire est alors conçu comme un moyen de réduire cet écart.
Dans les années 1970 et au début des années 1980, le programme nucléaire civil accélère nettement. L’AIEA indique qu’entre 1976 et 1982, environ 12,5 millions de kilowatts sont mis en service et que le rythme de construction a presque triplé. Au congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), en 1981, les autorités fixent un objectif clair : dans la partie européenne de l’URSS, l’essentiel de la croissance électrique doit désormais provenir du nucléaire et de l’hydroélectricité. Le nucléaire devient, de fait, un pilier de l’équilibre énergétique soviétique.

Le programme repose principalement sur deux filières : les WWER, réacteurs à eau pressurisée, et les RBMK, réacteurs à tubes de force modérés au graphite. C’est toutefois ce second modèle qui va jouer un rôle central. Le RBMK, en particulier, est conçu pour s’adapter aux capacités industrielles existantes. Ses promoteurs mettent en avant plusieurs avantages : l’usage d’uranium faiblement enrichi, la possibilité de recharger le combustible sans arrêter le réacteur et une construction compatible avec l’appareil industriel soviétique. Dans la logique de la planification, ces caractéristiques doivent permettre de produire davantage, plus vite et à des coûts jugés compétitifs.
Le fonctionnement complexe des réacteurs RBMK
Les unités RBMK atteignent de fortes puissances et peuvent être produites en série et elles répondent à une priorité donnée au volume et au respect des objectifs de plan. Mais cette efficacité repose sur des conditions d’exploitation exigeantes. Le RBMK présente en effet plusieurs caractéristiques de fonctionnement complexes. Son cœur de grande dimension et son architecture rendent certains régimes d’exploitation plus difficiles à contrôler. Les analyses postérieures mettront en évidence plusieurs vulnérabilités : un coefficient de vide positif – c’est-à-dire une situation où la réactivité peut augmenter lors de la formation de vapeur –, une forte hétérogénéité du cœur et une dépendance marquée au respect strict des procédures. En clair, ces caractéristiques n’empêchent pas son exploitation, mais elles en conditionnent la sûreté.

Ces éléments techniques s’inscrivent par ailleurs dans un cadre institutionnel particulier. Dans le système soviétique, la sûreté est intégrée à l’appareil administratif de la planification plus qu’elle ne constitue une fonction autonome. La priorité donnée aux volumes, aux calendriers de mise en service et à la standardisation réduit l’espace laissé aux retours d’expérience. Les défaillances tendent à être interprétées comme de simples écarts d’exécution plutôt que comme de réels problèmes de conception.

La centralisation administrative produit ainsi des effets contrastés. Elle permet la mobilisation rapide des ressources et l’extension du parc, mais elle rend plus difficile la circulation des informations critiques et la correction rapide des anomalies. Le système fonctionne, et il fonctionne à grande échelle, mais il repose sur un équilibre étroit entre exigences techniques et contraintes organisationnelles.
12 réacteurs étaient prévus à Tchernobyl
C’est dans ce contexte industriel et politique que s’inscrit le site de Tchernobyl. En 1985, le pays dispose de 46 réacteurs nucléaires en fonctionnement, dont une quinzaine d’exemplaires de type RBMK 1 000. Tchernobyl dispose de quatre réacteurs construits à partir de 1970 et mis en service en 1977, 1978, 1983 et 1984. Huit autres étaient prévus avant la catastrophe, ce qui en aurait fait de Tchernobyl la centrale nucléaire la plus puissante du monde.

Les 46 réacteurs nucléaires soviétiques en service en 1986 restent en tout cas tous dépendants de conditions d’exploitation strictes et d’une circulation efficace de l’information technique. C’est dans cet écart – encore peu visible à l’époque – que se situent les limites d’un modèle qui vont éclater au grand jour…

