Qu’ils soient en quête de beurre pour leurs épinards ou de lien social, de plus en plus de Français se tournent vers le “jobbing”. Pour La Dépêche du Midi, Andrea, Elsa et Louis nous ouvrent les portes de leur quotidien multi-activités.
Le terme était encore méconnu il y a peu, il est aujourd’hui sur toutes les lèvres : le “jobbing”. Nous avons recueilli les témoignages de trois lecteurs de La Dépêche du Midi qui ont accepté de nous raconter leur quotidien entre système D et nouvelles formes de travail.
“C’était ma seule source de revenus, avec ses risques”
Pour Andrea, 2024 a marqué le début d’une immersion totale dans le monde des applications comme AlloVoisin ou Yoojo. Ancien déménageur professionnel, il a utilisé ses bras pour joindre les deux bouts avec, en parallèle, une activité associative “bien peu rémunératrice”.
“J’ai fait du déménagement à temps plein jusqu’en septembre dernier”, confie-t-il. Un choix dicté par la nécessité, qui lui permettait de dégager environ 1 200 euros par mois en lissant l’activité sur l’année. Mais la liberté a un prix : “C’est très saisonnier. L’été, on peut faire 60 heures par semaine, et l’hiver, c’est le calme plat.”
Au-delà de l’instabilité, Andrea pointe du doigt un flou juridique persistant. “Sur certaines applis, c’est payé cash, sans contrat ni cotisations. On ne sait même pas si on est assuré.” Il se souvient d’un chantier où, faute de formation des autres intervenants, la sécurité a frôlé le drame : un camion qui recule sans prévenir alors qu’il est à l’intérieur, ou des clients qui s’improvisent manutentionnaires. Aujourd’hui en reconversion, il garde un avis mitigé : “Ça dépanne, on rencontre du monde, mais sans protection sociale, on ne peut pas faire ça par vocation sur le long terme. C’est une solution utilitaire avant tout.”
“Un coup de pouce indispensable face à l’inflation”
À 37 ans, Elsa jongle entre son métier d’auxiliaire de vie et des missions de livraison pour Shopopop ou Tutut. Avec ses 1 600 euros de salaire, les fins de mois restent tendues. “Je fais ça pour renflouer les comptes”, explique-t-elle simplement.
Fleurs pour la Saint-Valentin, courses lourdes à monter sans ascenseur… Elsa parcourt jusqu’à 25 kilomètres autour de Bordeaux pour des courses rémunérées entre 4 et 10 euros. “En une semaine, je me fais entre 80 et 90 euros. Sur un mois, ça peut monter à 400 ou 500 euros.” Elle apprécie de pouvoir décliner une mission si elle ne lui semble pas assez rentable ou si le client est réputé pénible.
Si elle savoure la liberté de choisir ses missions selon son emploi du temps, Elsa reste lucide sur l’impact de la hausse des prix : “Avec l’augmentation de l’essence, je calcule davantage. Le jobbing aide notamment à financer le plein pour mon vrai travail, mais ce n’est pas un deuxième salaire complet.” Quant au statut, le flou domine là aussi : “On nous demande la carte Vitale et le permis, mais je me demande parfois si ce n’est pas du travail au noir déguisé. On se débrouille comme on peut pour s’en sortir, même si on n’est pas toujours très bien payé au vu de la difficulté.”
“Ma seconde vie commence à 66 ans”
Pour Louis, le jobbing n’est pas qu’une question d’argent, c’est un remède à l’ennui. Retraité de la mairie de Toulouse depuis 2021, il n’a pas supporté l’inactivité. Après un passage difficile en intérim à charger des camions à 5 heures du matin — une expérience éprouvante à vélo dans le froid — il a trouvé son équilibre aux Dauphins du TOEC, le célèbre club de natation toulousain.
“Je suis à l’accueil et à l’entretien des vestiaires en mi-temps annualisé”, précise-t-il avec enthousiasme. Pour lui, ce complément de revenu est nécessaire — “une retraite, c’est 50 % de vos anciens revenus” — mais c’est le lien social qui prime. “Je rencontre des jeunes, des avocats, des docteurs… J’ai même trouvé mon nouveau médecin traitant parmi les adhérents ! On discute de tout, c’est une richesse incroyable.”
Loin de la précarité des plateformes, Louis a décroché un CDI, prouvant que le jobbing peut aussi être une passerelle vers une retraite active et épanouie. “C’est presque une seconde vie, je ne me vois pas m’arrêter tant que j’ai la santé. Je suis rentré dans ce club au bon moment, et je compte bien y rester le plus longtemps possible, car ici, le travail n’est pas une fatigue, c’est un plaisir.”

