Depuis le début de la guerre en Iran le 28 février, la Russie et la Chine se font remarquer par leur discrétion quant à leur soutien à l’Iran. Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques), analyse la prudence russe et chinoise dans la guerre, entre calculs énergétiques et diplomatie mesurée.
La Dépêche du Midi : Depuis le déclenchement de la guerre en Iran, comment la Russie et la Chine ont-elles montré leur soutien à Téhéran ?
Didier Billion* : Les réactions ont été très mesurées jusqu’à présent. Les deux États ont exprimé leur désapprobation et leur condamnation des opérations américaines et israéliennes, en expliquant — à juste titre d’ailleurs — que ces opérations contrevenaient au droit international. Mais cela s’est arrêté là : ni la Russie ni la Chine n’ont pris d’initiative visant à contrebalancer les opérations militaires en cours.

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La Chine et la Russie ont-elles des raisons de rester discrètes quant à leur soutien à l’Iran ?
Elles ont affirmé qu’elles soutenaient l’Iran, qu’elles considèrent comme agressé, ce qui est factuellement juste. On sait qu’il existe un soutien militaire russe à l’Iran, mais il est discret. Je ne pense pas que la Russie cessera d’aider militairement l’Iran, mais, compte tenu de l’intensité des bombardements, il est difficile d’assurer des transferts d’armes. Cette aide sera donc probablement réduite, voire gelée, pour des raisons techniques.
Et du côté chinois ?
Là aussi, la discrétion restera de mise. Par exemple, le pétrole iranien qui parvient en Chine le fait de manière détournée et secrète, car l’Iran est sous sanctions économiques. Dans un contexte de guerre, cela deviendra encore plus difficile. La Chine cherche avant tout à ne pas ajouter du désordre au désordre. Elle restera donc très discrète, au-delà de ses déclarations de principes de soutien à l’Iran.
La fermeture du détroit d’Ormuz peut-elle fragiliser à terme le soutien chinois et russe ?
Non, je ne le crois pas. Cela les gêne fortement, mais ils ne peuvent pas s’aligner sur les États-Unis ou Israël. Pour la Russie, la question énergétique est moins cruciale, car elle dispose de ses propres ressources. Pour la Chine, en revanche, si le blocage du détroit devait durer, elle serait contrainte d’agir autrement. Si le conflit restait limité à quelques semaines, elle pourrait gérer la situation.
La Russie et la Chine sont-elles présentes militairement, comme les pays occidentaux, dans les pays du Golfe ?
Non. La Russie a deux bases en Syrie. La Chine, elle, possède une base à Djibouti qui se situe en Afrique. Il n’y a donc pas d’implantation militaire directe comparable à celle des Occidentaux.
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Peut-on parler d’un axe structuré Pékin – Moscou – Téhéran face aux puissances occidentales, ou plutôt d’alliances de circonstance ?
Nous sommes dans une logique coopérations ponctuelles, selon les intérêts conjoncturels de chacun. Il n’existe donc pas d’alliance formelle entre Pékin, Moscou et Téhéran, même si leurs intérêts convergent actuellement dans une posture anti-occidentale.
La Russie et la Chine disposent-elles d’une marge de manœuvre pour agir, sans risquer un isolement diplomatique ?
Je ne parlerais pas d’isolement diplomatique. Elles sont isolées du monde occidental. La Chine, joue un rôle majeur au sein des BRICS et entretient de bonnes relations avec de nombreux États, y compris certains pays occidentaux, pour des raisons économiques. La Russie, malgré les sanctions, conserve des partenaires en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elles disposent donc d’une marge de manœuvre réelle, même si elles sont contraintes par le rapport de force global.
Y a-t-il un travail en sous-main de Donald Trump, dont le véritable adversaire serait peut-être la Chine ?
L’obsession principale de Donald Trump, c’est clairement la Chine. Sa volonté de contrôler les voies et la production pétrolières vise à exercer une pression sur Pékin. Ce qui se passe au Venezuela, au Groenland ou en Iran a toujours une dimension énergétique. La question pétrolière n’explique pas tout, mais elle constitue une part importante de l’équation. Derrière la guerre en Iran, il y a donc un enjeu plus large : celui du leadership mondial et du contrôle des ressources.
*Didier Billion est spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient. Il dirige le Programme Moyen-Orient/Afrique du Nord de l’IRIS, dont il est le directeur-adjoint. Il est notamment l’auteur de Désoccidentalisation (Ed. Agone, 2023).

