Par
Sara Daniel
Une foule iranienne rassemblée pour pleurer la mort de l’Ayatollah Ali Khamenei, guide suprême éliminé par les bombardements israélo-américaines du 28 février 2026. ATTA KENARE / AFP
Au matin du 28 février, les premières explosions ont retenti à Téhéran. Depuis son compte Truth Social, une vidéo de Donald Trump a été postée pour annoncer que les États-Unis venaient de lancer l’opération « Epic Fury » contre la République islamique d’Iran. Le nom choisi pour cette offensive est clair : une furie épique, sans stratégie annoncée, sans mandat du Congrès, sans même l’accord du Royaume-Uni, l’allié le plus proche de Washington, qui a refusé l’usage de ses bases pour les frappes américaines. Trois alliés européens et du Golfe, qui ont parlé sous couvert d’anonymat au New York Times, ont confié n’avoir entendu de la part des conseillers de Trump « aucun enthousiasme pour ces attaques, et aucune justification légale plausible. »
Une offensive d’une ampleur inédite
Les opérations engagées sont bien plus importantes que celles menées par Washington en juin 2025, lorsque des bombes anti-bunker avaient visé les sites d’enrichissement nucléaire iraniens, des frappes que Trump avait alors qualifiées d’« oblitération » du programme nucléaire iranien, affirmation contredite depuis par les services de renseignement américains eux-mêmes… L’armée américaine agit à nouveau en coordination avec Israël. C’est d’ailleurs Benjamin Netanyahou qui semble avoir convaincu Donald Trump de mener ces frappes.
Les défenses aériennes iraniennes ont été neutralisées, ouvrant le ciel iranien. L’arsenal balistique de Téhéran, l’épine dorsale de sa capacité de dissuasion régionale, a été pris pour cible : les bases souterraines que les autorités iraniennes appellent elles-mêmes leurs « villes de missiles », localisées près d’Ispahan, de Khojir, de Parchin, de Semnan et de Shahroud, comme le détaille Behnam Ben Taleblu, directeur du programme Iran à la Foundation for Defense of Democracies, dans la revue américaine « Foreign Affairs » du 27 février. Les installations nucléaires, partiellement reconstruites depuis juin, ont été de nouveau bombardées. Mais l’opération ne concerne pas seulement les sites nucléaires : le bureau du Guide suprême Ali Khamenei, le ministère du Renseignement, la direction du contre-espionnage des Gardiens de la révolution, les quartiers généraux provinciaux des Bassidji, les centres de commandement des forces de l’ordre spécialisées dans la répression des manifestations ont, eux aussi, été frappés. Des drones lents ont appuyé les bombardiers en ciblant les commandants intermédiaires, ceux qui, dans les villes iraniennes, organisent la répression de rue.
La question que les chancelleries du monde entier se posent est simple : s’agit-il d’une attaque massive destinée à épuiser le régime, ou du début d’une guerre longue dont personne ne connaît l’issue ?
Pourquoi Trump a-t-il lancé l’offensive ?
La réponse tient en une liste de griefs accumulés depuis 1979 : la crise des otages, les attaques contre les bases américaines, le soutien au terrorisme, un possible complot contre la vie même de Trump pendant la campagne de 2024. « Nous n’allons plus tolérer ça », a-t-il dit dans sa vidéo, avec solennité. « Vous avez demandé l’aide de l’Amérique, mais vous ne l’avez jamais obtenue », a-t-il déclaré aux Iraniens dans cette même allocution préenregistrée. « Aucun président n’était prêt à faire ce que je suis prêt à faire ce soir. »
Mais surtout, Trump, poussé par les Israéliens, a compris qu’il avait une fenêtre d’opportunité pour cette attaque. La République islamique de 2026 est un pays affaibli comme elle ne l’a pas été depuis sa fondation. Ses proxies ont été décimés, le Hamas réduit à une ombre, le Hezbollah sévèrement atteint, le régime Assad emporté par les rebelles syriens et cela sans que Téhéran ne lève le petit doigt. Les manifestations de décembre et janvier ont mis dans la rue des Iraniens que les Gardiens de la révolution ont tués par dizaines de milliers, selon une rapporteuse de l’Onu sur l’Iran et deux hauts fonctionnaires du ministère de la Santé. Et malgré cela, des étudiants manifestaient encore sur les campus iraniens ces derniers jours.
C’est précisément ce que pointe Richard Haass, ancien président du Council on Foreign Relations et auteur de « War of Necessity, War of Choice » (Simon & Schuster, 2009), l’ouvrage de référence sur les deux guerres d’Irak, dans un entretien accordé au New York Times le 28 février : « Il n’y avait pas de nécessité d’attaquer l’Iran, il y avait une opportunité. C’est une attaque préventive classique, pour empêcher l’Iran d’acquérir une capacité future. Ce qui manque, c’est “pourquoi maintenant ?”, parce qu’il y avait d’autres choix : des accords diplomatiques sous pression militaire, des embargos économiques, des interceptions de navires iraniens. » La Defense Intelligence Agency elle-même estimait l’année dernière, selon David Sanger du New York Times, qu’il faudrait encore une décennie à Téhéran pour constituer un arsenal nucléaire significatif. Aucune attaque iranienne imminente n’était documentée. Aucune course à la bombe n’était en cours.
La comparaison avec l’Irak de 2003 s’impose. Comme George W. Bush, Trump frappe un adversaire affaibli, sans mandat international, sans base légale solide. Le vice-président J.D. Vance, connu pour son scepticisme affiché envers les interventions militaires américaines, a assuré au Washington Post, quelques jours avant les frappes : « Il n’y a aucune chance que nous soyons engagés dans une guerre au Moyen-Orient pendant des années sans fin. »
Le pari du changement de régime
Trump cherche à renverser la République islamique sans envoyer un seul soldat américain sur le sol iranien. C’est le pari de l’opération : les bombardements américains doivent faire ce que les Iraniens eux-mêmes n’ont pas réussi à accomplir seuls, faire craquer les piliers du régime pour que la rue puisse prendre le pouvoir. La logique n’est pas absurde. L’Iran est une société à bout, et ses habitants n’ont pas attendu les bombes américaines pour risquer leur vie face au pouvoir. « On fixe tous le ciel en espérant que Trump bombarde, juste pour détruire Khamenei et son régime », a confié un manifestant iranien au Wall Street Journal.
Ben Taleblu estime dans Foreign Affairs que la clé n’est pas l’élimination de Khamenei dont la mort a été confirmée ainsi que celles du chef d’état major des armées et du ministre de la Défense, mais la fragmentation des forces de sécurité. Si les Gardiens de la révolution et les Bassidji se retrouvent pris en tenaille entre les frappes américaines et la pression populaire dans les rues, leur instinct de survie pourrait l’emporter sur leur loyauté au régime. Certains déserteraient. D’autres rejoindraient les manifestants. Ce transfert de la violence coercitive de l’État vers la rue a un précédent historique : c’est exactement ce qui s’est passé le 11 février 1979, quand les forces armées iraniennes ont proclamé leur neutralité et abandonné le gouvernement du Shah, ouvrant la voie à la révolution islamique.
Les détracteurs de l’opération soulignent que la République islamique n’est pas une pyramide mais une série de piliers. Depuis trois décennies, Khamenei avait conforté son pouvoir en soutenant des centres d’influence concurrents et en plaçant des loyalistes dans une bureaucratie d’État élargie. Lors de la guerre de douze jours contre Israël en juin, le régime a pris des décisions militaires rapides, alors que Khamenei était vraisemblablement terré dans un bunker et n’utilisait aucune communication électronique. Le système a fonctionné sans lui. La disparition du Guide suprême ne décapitera donc pas forcément le régime.
Les scénarios du lendemain
Plusieurs scénarios sont envisageables. Celui du chaos productif suppose que les frappes américaines, en paralysant l’appareil répressif, libèrent une énergie populaire suffisamment organisée pour occuper le vide. Les opposants en exil, qui ont passé des années à planifier une transition, rentreraient au pays. Les bureaucrates civils feraient fonctionner l’État. Une forme de gouvernement provisoire émergerait. C’est le scénario que Washington espère sans le formuler, de peur d’apparaître comme l’organisateur d’un coup d’État plutôt que le soutien d’une révolution populaire.
Le scénario du chaos destructeur rappellerait l’Irak. L’État irakien s’est effondré en 2003 parce que l’armée américaine avait dissous les institutions sans prévoir ce qui les remplacerait. La République islamique d’Iran est plus institutionnalisée, mais son effondrement soudain pourrait libérer des forces que personne ne serait en mesure de contenir.
Le troisième scénario est celui que redoutent les alliés du Golfe et les chancelleries européennes : une radicalisation du régime iranien plutôt que son effondrement. Khamenei mort, les Gardiens de la révolution pourraient se refermer sur eux-mêmes et transformer la résistance à l’Amérique en ciment identitaire. L’Iran conserve un arsenal de missiles à courte portée qui sont, comme on l’a vu, capables de frapper leurs voisins comme l’Arabie saoudite ou le Qatar. Trump lui-même l’a reconnu dans sa vidéo nocturne : « Des vies de courageux héros américains pourraient être perdues, et nous pourrions avoir des victimes. » Il aurait pu le dire à la tribune du Congrès lors de son discours sur l’état de l’Union, le 24 février. Il ne l’a pas fait.
Donald Trump a dit vouloir « gagner » : renverser la République islamique. Après quarante-sept ans d’une confrontation qui a coûté des centaines de vies américaines et déstabilisé durablement le Moyen-Orient, la question n’est pas de savoir si le régime iranien mérite de tomber. Elle est de savoir si Washington a réfléchi à ce qui vient après, et si les Iraniens, eux, auront la possibilité de choisir.

