Alors que nous nous trouvons peut-être à quelques heures ou jours d’une intervention militaire américaine et israélienne en Iran, il est essentiel de comprendre que ce moment ne surgit pas du néant, mais de décennies de stratégies élaborées au Pentagone et au sein de la CIA. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une séquence isolée, ni une simple réaction à l’actualité immédiate. C’est l’aboutissement d’une longue histoire d’anticipations sécuritaires, de doctrines d’endiguement, d’architectures d’alliances et de calculs clandestins façonnés dans les cercles du pouvoir stratégique américain depuis 1979.
Depuis un demi-siècle, le Moyen-Orient vit au rythme d’une promesse sans cesse annoncée et toujours différée : celle de la paix. Des rives de Camp David aux pelouses de la Maison- Blanche, des accords d’Oslo aux accords d’Abraham, diplomates, présidents et émissaires spéciaux ont poursuivi ce que beaucoup considéraient comme le Graal de la politique internationale. Tous ont voulu inscrire leur nom dans l’histoire. Tous, jusqu’ici, ont buté sur la même réalité, celle d’un Moyen-Orient où la paix se dérobe derrière l’idéologie et la violence. Tel un mirage.
Ce mirage n’est pas seulement diplomatique. Il est intellectuel. Il repose sur une illusion persistante selon laquelle la rationalité stratégique, la négociation méthodique et la promesse de prospérité économique suffiraient à désamorcer des conflits dont la matrice est aussi identitaire, théologique et politique. A force de penser le conflit comme un problème technique, la Maison-Blanche de Donald Trump a sous-estimé la dimension symbolique et existentielle. De Henry Kissinger à Jimmy Carter, de Bill Clinton à Dennis Ross ou Martin Indyk, les grandes figures de la diplomatie américaine ont cru possible de modeler le Levant depuis Washington. L’un d’eux me confia un jour en repensant à sa contribution aux négociations entre Yasser Arafat, président de l’Organisation de la Libération de la Palestine (OLP), et Yitzhak Rabin, Premier ministre israélien : « Nous avons voulu voir le monde tel que nous souhaitions qu’il soit, et non tel qu’il était. » Tout est là.
Car, à la périphérie des processus officiels, un autre théâtre se déployait. Islamisme radical, sionisme messianique et néo-évangélisme américain qui pensent le conflit comme un affrontement sacré entre forces du bien et forces du mal. Ces idéologues, effectivement, partagent une conviction commune. Le conflit n’est pas un différend territorial soluble dans un compromis ; il est pensé à l’aune de la mystique et de l’eschatologie de chacun. Pour les plus extrêmes partisans, toute reconnaissance israélo-arabe devient une trahison, toute concession un péché.
Les assassinats du président égyptien Anouar el-Sadate en 1981 et de Yitzhak Rabin en 1995 en demeurent les symboles tragiques. Tous deux furent tués au nom d’une « injonction divine » par ceux qui considéraient la paix comme une hérésie. Depuis lors, une constante s’impose puisque chaque avancée diplomatique majeure est suivie d’une déflagration violente destinée à briser l’élan politique.
Les accords d’Oslo en 1993, les accords de Camp David avec l’Egypte, puis les accords d’Abraham ont suscité des espoirs immenses. Pourtant, à chaque étape, la violence est venue rappeler que la paix se heurte à des entrepreneurs idéologiques capables d’enflammer les sociétés de l’intérieur et de délégitimer le compromis. L’attaque du 7 octobre 2023 s’inscrit dans cette séquence longue. Elle intervient alors qu’un rapprochement stratégique se dessinait entre Israël et l’Arabie saoudite, dans le sillage des normalisations engagées avec plusieurs Etats arabes. L’objectif n’était pas seulement militaire ; il était politique puisque le Hamas souhaitait interrompre une dynamique régionale et provoquer une réaction en chaîne.
Depuis la guerre de Gaza déclenchée à l’hiver 2023, le monde arabe s’est structuré en blocs concurrents. Un bloc misant sur la reconnaissance d’Israël et la coopération économique. Un bloc de la « résistance », articulé autour de l’Iran et de ses relais régionaux. Un bloc plus ambigu de dénégation diplomatique. Dans cet environnement fragmenté, la paix n’est plus un horizon partagé ; elle devient un instrument stratégique parmi d’autres pour faire avancer les intérêts et la raison d’Etat de chacune de ses capitales arabes.
Le retour de Donald Trump à la présidence américaine en 2025 a accentué cette mutation. Sa diplomatie transactionnelle substitue l’investissement et les infrastructures au dialogue politique. La question palestinienne est abordée sous l’angle de la rentabilité, comme si la prospérité pouvait se substituer à la reconnaissance nationale. La normalisation devient plateforme d’affaires ; la paix, un produit dérivé de la croissance.
Mais peut-on bâtir une stabilité durable sur une « paix par la prospérité » lorsque la blessure symbolique demeure ouverte ? L’économie peut-elle neutraliser l’idéologie ? Ou risque-t-elle d’ajouter du mirage au mirage ? Comprendre le Moyen-Orient contemporain exige d’élargir la focale. La diplomatie ne suffit pas. Il faut intégrer les acteurs économiques, les réseaux transnationaux, les imaginaires religieux et les opinions publiques travaillées par la polarisation. Comme l’écrivait Baruch Spinoza, il ne s’agit ni de rire des passions humaines ni de les maudire, mais de les comprendre. Refuser le mirage, ce n’est pas renoncer à l’espérance. C’est accepter que la paix sera lente, disputée, fragile mais toujours nécessaire.
BIO EXPRESS
Yasmina Asrarguis, actuellement chercheuse associée à l’université de Princeton aux Etats-Unis, a travaillé au cabinet politique du secrétaire général de l’ONU António Guterres en 2020-2021 et a été chargée des relations publiques de l’Unesco en 2023. Elle publie ce jeudi 19 février « le Mirage de la paix. La véritable histoire d’Israël et des pays arabes » aux éditions Passés/Composés.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

