La place de la religion dans la société israélienne va en grandissant sous l’actuel gouvernement de coalition dirigé par Benyamin Netanyahou depuis décembre 2022. Pour s’assurer une majorité parlementaire confortable, le Premier ministre israélien n’hésite pas à courtiser les députés juifs orthodoxes qui monnayent leur soutien politique contre des avantages exorbitants.
La population juive orthodoxe en Israël est estimée, début 2026, à 1,2 million de personnes, soit 12 % de la population israélienne. Les juifs orthodoxes ou harédim (littéralement « ceux qui craignent Dieu ») sont représentés à la Knesset par deux partis : les séfarades de Shass et les ashkénazes du Judaïsme unifié de la Torah. A eux deux, ils disposent aujourd’hui de 18 sièges à la Knesset, soit une force incontournable pour s’assurer la majorité des 120 députés que compte le parlement israélien.
C’est donc à la tête d’une coalition ancrée à la droite extrême et messianique de l’échiquier politique que Netanyahou a réussi à se maintenir en place durant une période aussi tumultueuse, notamment après l’attaque terroriste du 7 octobre 2023. Les partis juifs ultra-orthodoxes ont réalisé l’importance des gains financiers, politiques et religieux, qu’ils pouvaient tirer d’une participation à une coalition gouvernementale ; depuis plus de trois ans, ils n’hésitent pas à faire du chantage politique qui finit par coûter cher au contribuable israélien.
Certes, Israël est une économie résiliente qui a les capacités de résister aux chocs extérieurs puis de redémarrer rapidement. Après deux années de guerre intensive, l’économie israélienne a besoin de toutes ses ressources disponibles pour rebondir ; or en affectant de nombreux fonds publics à des fins politiques, le gouvernement israélien prend le risque de ralentir la relance et de rogner le niveau de vie du pays.
Subventions budgétaires
L’adoption du budget 2026 est l’exemple le plus marquant de la collusion entre religion et Etat. Les députés orthodoxes ont lié leur vote en faveur du budget à l’adoption d’une loi qui permettrait à leurs électeurs d’échapper au service militaire. Pour renforcer leur crédibilité, les deux partis harédim n’ont pas hésité à quitter le gouvernement en juillet 2025, tout en continuant à le soutenir à la Knesset. S’ils ont bien approuvé la loi de finances 2026 en première lecture le 28 janvier dernier, ils ont aussi annoncé qu’ils ne la voteront définitivement qu’après l’adoption d’une loi exemptant les jeunes harédim du service militaire.
La conscription des Juifs ultra-orthodoxes constitue une des réformes emblématiques du gouvernement Netanyahou. La dispense dont bénéficient les jeunes juifs orthodoxes date des premières heures de l’Etat juif ; en octobre 1948, le Premier ministre David Ben Gourion avait dispensé 400 harédim du service militaire à la condition qu’ils ne travaillent pas et se consacrent uniquement aux études religieuses. Il ne se doutait pas qu’en 2025, 200 000 harédim étudieraient dans des instituts d’étude de la Torah et que la moitié d’entre eux se soustrairait au service militaire.
Le débat public se concentre aujourd’hui sur le lien très clair qui existe entre l’effectif de harédim se consacrant aux études talmudiques et le montant des subventions accordées par le gouvernement israélien aux institutions orthodoxes ; lien qui explique que les partis orthodoxes ne quitteront jamais une coalition gouvernementale qui penche en leur faveur. Les subventions publiques aux harédim et aux institutions talmudiques sont nombreuses, variées et difficilement identifiables ; elles transitent par différents circuits administratifs comme les ministères de l’Education, du Travail, du Logement, des Affaires sociales et des Cultes, ainsi que les municipalités. En 2025, l’ensemble des budgets destinés aux ultra-orthodoxes atteignaient 35 milliards de shekels, soit 8 % du budget courant de l’Etat (défense exclue).
Pertes de production
Le montant des avantages financiers dont bénéficient les familles de harédim explique le taux d’activité observé parmi les hommes et les femmes ultra-orthodoxes : la participation des harédim au marché du travail augmente lorsque le gouvernement prend des mesures davantage favorables à l’emploi qu’à la famille, et elle baisse lorsque les accords de coalition conduisent le gouvernement à consacrer davantage de subventions aux études talmudiques. Les gouvernements dirigés par Netanyahou ont toujours été particulièrement favorables aux harédim et en particulier la coalition mise en place en décembre 2022.
La largesse des subventions publiques aux harédim se reflète directement sur le marché du travail : les hommes peuvent ainsi continuer à étudier au lieu de travailler, alors que les femmes sont incitées à exercer un emploi partiel, compatible avec leurs obligations familiales. En 2025, seulement 54 % des hommes harédim en âge de travailler participaient à la population active, contre 86 % des juifs non orthodoxes. En revanche, l’écart entre les taux d’emploi des femmes juives harédim (81 %) et non harédim (83 %) était réduit.
La faible participation au marché du travail et la qualité médiocre de l’emploi parmi la communauté orthodoxe expliquent que la production générée par les harédim comparée à celles du secteur juif non orthodoxe reste faible. Une étude récente de l’Institut israélien de la démocratie (IDI) a calculé l’augmentation potentielle du PIB si les situations d’emploi, de revenu et d’éducation des harédim étaient similaires à celles des Juifs non orthodoxes ; il en ressort qu’avec des situations semblables, le volume de l’économie israélienne aurait augmenté de 54 milliards de shekels en 2024, soit 3 % du PIB annuel. La perte de production se traduit aussi par des pertes de recettes fiscales qui handicapent le budget de l’Etat.
Fonds souverain
En 2026, une étape majeure est franchie dans l’utilisation abusive des fonds publics à des fins politico-religieuses, avec l’apparition d’une nouvelle source de financement du judaïsme orthodoxe : les réserves financières issues de l’exploitation du gaz. En juin 2022, le gouvernement israélien a mis en place un fonds souverain financé par les revenus gaziers et destiné à assurer le développement économique à long terme tout en épargnant pour les générations futures. La loi israélienne prévoit que, chaque année, le gouvernement pourra transférer au budget de l’Etat 3,5 % des fonds accumulés ; ces fonds seront utilisés à des fins économiques, sociales et éducatives, selon une répartition qui sera approuvée dans le cadre de la loi de finances.
Dans le budget 2026, le gouvernement Netanyahou a pris soin d’inscrire un transfert du fonds souverain de 70 millions de dollars. Contre toute attente, plus de la moitié de ces fonds (40 millions de dollars) sera affectée à la communauté ultra-orthodoxe et financera des écoles religieuses, instituts talmudiques, édifices de culte, etc. Si l’objectif légal d’utiliser les fonds pour des dépenses éducatives et sociales est respecté, il semble que, désormais, le fonds souverain est détourné au profit des harédim.
Si la dimension religieuse de l’Etat d’Israël a évolué au fil des ans, elle s’est plus largement imposée sous la houlette de Benyamin Netanyahou qui n’hésite pas à former des coalitions incluant les partis religieux ultra-orthodoxes. En leur accordant des budgets incontrôlés et en acceptant de maintenir à l’écart du marché du travail une frange importante de la population, le gouvernement israélien ralentit le développement de l’économie et rogne le niveau de vie des citoyens. A croire que la survie du Premier ministre passe avant l’intérêt général.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

