L’opposant russe Alexeï Navalny est mort en février 2024 dans une prison de Russie. KEVIN DIETSCH / AFP
Emprisonné, condamné, puis empoisonné. L’opposant russe Alexeï Navalny, mort le 16 février 2024 dans une prison russe dans des circonstances troubles, a été « empoisonné » avec une « toxine rare » par Moscou, accusent ce samedi 14 février cinq pays lors d’une annonce en marge de la conférence de Munich sur la sécurité.
« Le Royaume-Uni, la Suède, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas sont convaincus qu’Alexeï Navalny a été empoisonné avec une toxine létale », ont déclaré ces pays dans une déclaration conjointe (en anglais).
Londres annonce en outre qu’il va signaler l’empoisonnement à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), « en tant que violation flagrante par la Russie » de sa convention et appelle Moscou « à cesser immédiatement cette activité dangereuse ».
Un empoisonnement à l’épibatidine
Le Foreign Office explique qu’un « travail constant et collaboratif a confirmé, par des analyses de laboratoire, que la toxine mortelle présente dans la peau des grenouilles-dards d’Équateur (l’épibatidine) a été retrouvée dans des échantillons prélevés sur le corps d’Alexeï Navalny ». Ils ajoutent que cette toxine a « très probablement entraîné sa mort ».
Ces nouvelles conclusions viennent confirmer la thèse défendue par la veuve de l’opposant, Ioulia Navalnaïa, qui avait affirmé en septembre 2025 que son mari avait été « empoisonné ». « Il y a deux ans (…) j’ai dit “Vladimir Poutine a tué mon mari” (…) Et aujourd’hui ces mots sont devenus un fait prouvé par la science », a-t-elle déclaré en marge de la Conférence annuelle sur la sécurité de Munich.
Pour la ministre britannique des Affaires étrangères Yvette Cooper, « seul le gouvernement russe avait les moyens, le mobile et l’occasion d’utiliser cette toxine létale contre Alexeï Navalny durant son emprisonnement en Russie ». « Aujourd’hui, aux côtés de sa veuve, le Royaume-Uni met en lumière le projet barbare du Kremlin visant à faire taire sa voix », a-t-elle ajouté.
Poutine utilise « l’arme bactériologique contre son propre peuple »
« Nous savons désormais que Vladimir Poutine est prêt à utiliser l’arme bactériologique contre son propre peuple pour se maintenir au pouvoir », a déclaré le chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot, ajoutant que la France « rend hommage à cette figure de l’opposition, tuée pour son combat en faveur d’une Russie libre et démocratique ».
Dans leur communiqué, les cinq pays se disent « préoccupés par le fait que la Russie n’a pas détruit l’ensemble de ses armes chimiques », accusant Moscou de violer la Convention sur les armes chimiques. Ils évoquent également le décès d’une Britannique en 2018, victime collatérale de l’empoisonnement au Novitchok de l’ex-agent double russe Sergueï Skripal. Une enquête indépendante, dont les conclusions ont été rendues en décembre, a souligné la « responsabilité morale » du président Vladimir Poutine dans la mort de cette mère de famille de 44 ans.
Un dénonciateur de la corruption du régime russe
Charismatique militant anticorruption et farouche opposant à l’invasion russe de l’Ukraine lancée en 2022, Alexeï Navalny a participé à plusieurs manifestations et été condamné à cinq ans de camp en 2013 pour détournement d’argent, après ce qu’il dénonce comme un procès politique et pour lequel il a obtenu en appel une peine avec sursis. Il se présente en 2013 à l’élection pour la mairie de Moscou. Devenu le visage de l’opposition, il obtient 27,2 % des voix face au maire sortant, proche de Poutine.
Cette campagne augmente sa notoriété, mais deux ans plus tard son parti, le Parti du Progrès, est interdit. Il diffuse ensuite des enquêtes vidéo virales dénonçant la corruption du pouvoir russe. En 2017, il poste sur YouTube une enquête, dans laquelle il accuse le Premier ministre Dmitri Medvedev d’être à la tête d’un empire immobilier financé par des oligarques.
En 2018, sa candidature à l’élection présidentielle est rejetée par la commission électorale. En août 2020, alors qu’il est en campagne pour les élections régionales, Alexeï Navalny est victime d’une première tentative de meurtre, là aussi par empoisonnement, après laquelle il passe plusieurs mois en convalescence à Berlin. Il choisit de retourner en janvier 2021 en Russie, où il est arrêté dès sa descente d’avion.
Son entourage divulgue un scoop sur un palais construit par Poutine sur les bords de la mer Noire. L’enquête fait des dizaines de millions de vues sur YouTube et le scandale est tel que Vladimir Poutine doit personnellement démentir.
Condamné pour « fraude » à deux ans et demi de prison, Navalny est d’abord envoyé dans une colonie pénitentiaire à 100 km à l’est de Moscou. Jugé coupable d’« escroquerie » et « outrage à magistrat », il est ensuite condamné en mars 2022 à neuf ans de prison et transféré dans une prison à 250 km à l’est de Moscou. Le 4 août 2023, Navalny est condamné à dix-neuf ans de prison pour « extrémisme ». Il est ensuite transféré dans la colonie pénitentiaire de Kharp, dans l’Arctique russe. C’est là qu’il meurt, à 47 ans, le 16 février 2024.
Après sa mort, les autorités avaient refusé pendant plusieurs jours de remettre son corps à ses proches, ce qui a éveillé les soupçons de ses partisans qui accusent le pouvoir de l’avoir « tué » et de chercher à maquiller son meurtre. Des accusations démenties par le Kremlin.
Des centaines de personnes sur sa tombe en 2025
L’annonce de l’empoisonnement par les cinq pays survient deux jours avant le second anniversaire de la mort de Navalny. L’an dernier, plusieurs centaines de personnes s’étaient rendues sur sa tombe le 16 février pour y déposer des fleurs, malgré les risques de répression.
Les autorités russes ont en effet méthodiquement démantelé le mouvement d’Alexeï Navalny, envoyant plusieurs de ses partisans en prison. En janvier 2025, trois des avocats qui défendaient l’opposant ont été condamnés à des peines allant de trois ans et demi à cinq ans de prison pour avoir transmis ses messages alors qu’il était en détention. En avril 2025, quatre journalistes ont à leur tour été condamnés à cinq ans et demi de prison, accusés d’avoir collaboré avec l’organisation classée « extrémiste » d’Alexeï Navalny.

