Des manifestants iraniens réunis à Téhéran, le 9 janvier 2026. MAHSA/MEI/SIPA
Quelle a été l’ampleur de la répression des manifestations en Iran du week-end du 10 et 11 janvier, alors que le pays est privé d’Internet depuis vendredi 9 janvier ? Si la coupure – généralisée – rend difficile l’établissement d’un bilan précis, un groupe de défense des droits humain a accusé, dimanche, les autorités de perpétrer un « massacre ». Différentes vidéos laissent présager un très lourd bilan humain.
L’ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, a déclaré avoir confirmé la mort d’au moins 192 manifestants depuis le début des manifestations, le 28 décembre 2025. Mais le nombre réel de victimes pourrait être beaucoup plus élevé, a-t-elle averti : « Des informations non vérifiées indiquent qu’au moins plusieurs centaines, voire plus de 2 000 personnes, selon certaines sources, auraient été tuées », a-t-elle souligné, dénonçant un « massacre » et un « crime […] majeur contre le peuple iranien ».
D’une ampleur inédite depuis 2022 et le mouvement Femme, Vie, Liberté, les contestations posent à la République islamique, proclamée en 1979, l’un de ses plus grands défis. Déclenchées à Téhéran par des commerçants protestant contre le coût de la vie, les manifestations se sont ensuite élargies pour critiquer le régime des mollahs et ont gagné de nombreuses autres villes. Les inquiétudes grandissent sur une brutale répression des manifestants, alors que le pays est coupé du monde par un blocage d’Internet en vigueur depuis plus de quatre-vingt-quatre heures, selon l’ONG de surveillance de la cybersécurité Netblocks, lundi 12 janvier. L’agence de presse pour les militants des droits humains en Iran, HRANA, a évoqué dimanche soir la mort de 483 manifestants, pour un bilan total de 544 morts, affirmant s’appuyer sur une « nouvelle vague de données et de documentation visuelle ».
Signe de la violence exercée contre les manifestants, une vidéo, publiée samedi et dont la localisation a été authentifiée dimanche par l’AFP, montre des dizaines de corps amoncelés à l’extérieur de la morgue de Kahrizak au sud de la capitale iranienne. On y voit ce qui semble être des Iraniens à la recherche de leurs proches disparus. L’organisation IHR indique que ces images « montrent un grand nombre de personnes tuées lors des manifestations nationales en Iran ». Elles témoignent d’un « crime d’une ampleur et d’une gravité considérables », a ajouté l’ONG. Le Centre pour les droits de l’homme en Iran, dont le siège est à New York, a, de son côté, affirmé que les hôpitaux étaient « débordés » par l’afflux de manifestants blessés, et que les réserves de sang diminuaient.
« Armes lourdes » et « tirs de mitraillettes »
Plusieurs défenseurs des droits humains ont accusé les forces de sécurité d’utiliser des balles réelles pour réprimer les manifestations. Chirinne Ardakani, avocate franco-iranienne de Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, et présidente de l’association Iran Justice, a dénoncé, lundi matin sur Franceinfo, « les massacres » commis « lors des manifestations des quarante-huit dernières heures ». « Ce dont on est certain, c’est que des armes lourdes ont été utilisées avec des scènes de massacre dans les rues pour réprimer les manifestants », a-t-elle affirmé.
L’avocate, qui a rappelé la difficulté de réunir et vérifier des informations en raison du blocage d’Internet, a cité des témoignages sûrs évoquant des « tirs de mitraillettes » contre les manifestants, des amoncellements de corps dans les morgues, ainsi que des témoignages de médecins « qui disent leur détresse [dimanche soir] et [samedi soir] de ne pas être en capacité de traiter tous les blessés qui arrivaient massivement dans les hôpitaux ». S’il est « difficile d’avoir un bilan », Chirinne Ardakani décrit cette répression comme « l’un des épisodes les plus sanglants depuis la révolution de 1979 ».
Armand Shahbazi, journaliste franco-iranien d’investigation pour le média d’opposition au régime Dor TV, a lui aussi raconté auprès de Franceinfo la difficulté de connaître l’ampleur des violences : « Le peu d’informations fiables qu’on peut avoir, c’est via les personnes qui réussissent à se connecter aux satellites. » Un très bref rétablissement du réseau Internet lui a permis de réunir des informations de ses contacts en Iran : « On a pu échanger par message, on a essayé de leur demander de nous envoyer un maximum de vidéos, principalement envoyées par la messagerie Telegram. Ces vidéos montraient des scènes d’affrontements, des tirs à balles réelles sur la foule. » Ce sont notamment grâce aux vidéos et aux témoignages sur place que journalistes et ONG tentent d’établir un bilan humain.
L’ONU appelle à « la plus grande retenue »
L’IHR a, par ailleurs, estimé que plus 2 600 manifestants ont été arrêtés. Le pouvoir judiciaire a réitéré que les mis en cause seraient traités « avec fermeté », après que le chef de la police a fait état « d’importantes arrestations ». En fin de journée dimanche, le gouvernement a décrété trois jours de deuil national pour les « martyrs de la résistance », en référence notamment aux membres des forces de sécurité tués.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, s’est déclaré dimanche « choqué par les rapports faisant état de violences » à l’encontre des manifestants en Iran, appelant les autorités « à faire preuve de la plus grande retenue » dans l’usage de la force. Il a également appelé le pouvoir iranien « à prendre des mesures permettant l’accès à l’information dans le pays, notamment en rétablissant les communications ».

