February 8, 2026

"À 6 ans, je n’avais pas de jouets chez moi, je les avais ici" : dans ce magasin d’Auch, un escalier en bois mène les clients vers 34 750 cadeaux et souvenirs

l’essentiel
Voilà plus d’un demi-siècle que Claude Grimbert maintient son magasin de jouets en haut de la rue Desolles. Une gageure pour un tel commerce familial de centre-ville, auquel les Auscitains sont particulièrement attachés. “Et il faut les remercier” dit le patron. Rencontre.

“Quoi ! T’as pas le Schtroumpf à lunettes ? Enf… Grimbert !” C’est le midi de l’apéritif en ce samedi matin, et ce supporter du RC Auch, qui a commencé la troisième mi-temps avant le coup d’envoi de la première, est dans tous ses états. Il a promis à Lilly, la fille de son ami, de lui ramener son personnage préféré. Et là, c’est le drame ; le marchand de jouets de la rue Dessoles est en rupture de stock. Inadmissible.

Les degrés ont monté à la tête du client, qui veut en faire du deuxième, et il garde le sourire, comme, d’ailleurs, le patron des lieux, même si l’intempestif emportement éthylique n’a pas sa place au royaume de l’innocence. L’insulte se veut bon enfant et il en a vu d’autres, Claude Grimbert.

De retour dans le café de la haute ville, voilà les braillards de comptoir qui se moquent. Il est impossible que le magasin Grimbert soit pris en défaut. C’est bien la première fois que ça arrive, et ça tombe sur leur copain. L’anecdote est symptomatique de la haute estime que les Auscitains attribuent à cette institution. Car, dans la capitale de la Gascogne, il y a certes D’Artagnan et Fouroux, mais il y a aussi Grimbert. Depuis 66 ans, le commerce du centre-ville ferraille avec la concurrence et, jusqu’à présent, personne n’est arrivé à le faire tomber.

Le magasin de jouets a réussi à arrêter le temps ; à repousser l’envahisseur mercantile, encore et toujours. Quand on en franchit la porte, c’est déjà Alice qui traverse le miroir, au pays des merveilles, pour les petits, et un impressionnant voyage à rebours pour les grands, qui prennent un geyser de nostalgie.

Depuis 1960

C’est là, au 8 de la rue Dessoles, qu’après-guerre, Gaston Grimbert a ouvert sa boutique “de vélo, moto, scooter, télévision, chasse…” en rigole encore son fils. Gaston, ancien cycliste professionnel de 1937 à 1945, vainqueur du Tour de l’Oise et de Picardie, qui a participé au Tour de France 1938 et a terminé à la quatrième place du Grand Prix des Nations (1943), référence mondiale du contre-la-montre individuel, remporté plus tard par Fausto Coppi, Louison Bobet et Jacques Anquetil. C’est bien lui, Gaston, qui, en 1960, a décidé de transformer son fonds de commerce en magasin de jouets. Et c’est toujours là que son fils, Claude, a débuté à tout juste 20 ans.

Aujourd’hui, il en a 72, et il n’est toujours pas prêt de lâcher la rampe, même si la rumeur publique annonce régulièrement l’affaire comme vendue. “C’est un bruit qui court. On ne peut pas l’arrêter. C’est une rumeur. Il faut laisser parler”, dit-il, sans se départir de son éternel sourire, fier de ne jamais avoir cédé à la fuite en avant du modernisme : “À 6 ans, je n’avais pas de jouets chez moi, je les avais ici. À 15 ans, à la période de Noël, j’aidais, comme toute la famille. Et puis, à 20 ans, j’ai commencé à travailler avec mon père. On a transformé un immeuble d’habitation en magasin de jouets, ce qui nous a permis de rester ici au lieu de partir à l’extérieur. On a fait tomber plus de vingt cloisons, mais j’ai dit aux ouvriers : vous n’allez pas me mettre un escalier moderne et puis, les murs, il faut les laisser comme ils sont”.

Voilà pourquoi l’endroit dispose d’un tel cachet. Deux niveaux de 235 m² chacun et une réserve de 150 m². Un escalier en bois qui t’envoie directement dans la maison des superhéros et des robes de princesses, un plancher qui craque comme sous les pas de Casper le gentil fantôme. En tout, 34 750 références, répertoriées lundi dernier. Ce n’est plus la caverne d’Ali Baba, l’arche de Noé et le jardin d’Eden réunis, c’est “chez Grimbert”, comme disent tous les Auscitains, même si, aujourd’hui, l’endroit est répertorié sous l’enseigne JouéClub.

“Un groupement d’indépendants”, précise le patron. Car il faut bien mettre toutes les armes de son côté pour résister, le plus grand ennemi restant le manque de places de stationnement, contre qui chaque commerce des centres-villes se mesure. Mais ça ne fait pas peur au gardien des lieux, qui continue à ouvrir ses portes “aux 2 jusqu’aux 80 ans”. Il y en a pour tout le monde. Car, même si les Lego et les cartes Pokémon continuent de truster la vedette des ventes, il y aura toujours une petite place pour le Schtroumpf à lunettes. On espère.

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