À 34 ans, la Toulousaine Anaïs Magnabal a transformé une maison abandonnée du quartier Guilheméry. Elle a reçu le prix 2025 de l’œuvre originale réalisée par une femme architecte, décerné par l’Association pour la recherche sur la ville et l’habitat (Arvha).
Dans le quartier Guilheméry, la silhouette de la maison Cob intrigue. “Pendant les quatre années de travaux, des passants s’arrêtaient tout le temps devant le portail. Aujourd’hui encore, des architectes viennent fréquemment prendre des photos de la façade”.
La jeune femme n’est pas peu fière. Ici, tout a été refait. En 2018, la parcelle abritait de vieux bâtis en blocs, sans fenêtres, non enduits, coiffés de deux toitures disjointes. “Un jardin en friche complétait le tableau, abandonné depuis plus de dix ans”, sourit Anaïs Magnabal, architecte.
“Nous avons tout démoli”
“Nous avons tout démoli pour construire deux habitats séparés par un jardin partagé”, raconte Anaïs. Creuser plutôt que s’exposer. Le niveau du rez-de-chaussée a été volontairement abaissé par rapport à la rue.

“L’été, quand on mange ici, on ne se sent ni observé par la résidence d’en face, ni par les passants dans la rue”, sourit-elle. Les grandes baies vitrées glissent dans les murs par galandage. Dedans et dehors se confondent.
Le projet, lancé en 2018 et achevé fin 2022-début 2023, s’est étiré sur près de quatre ans. “Nous avons travaillé les week-ends, le soir, pendant les vacances”, raconte Anaïs, qui était alors architecte dans une agence toulousaine. Elle s’est depuis installée à son compte.
C’est le dernier chantier de son papa, artisan, et le premier comme architecte indépendante pour Anaïs
Le père d’Anaïs, artisan plâtrier maçon, l’accompagne sur ce qui sera son dernier chantier ; pour elle, c’est le premier en tant qu’indépendante.
Cette proximité avec le chantier, Anaïs la revendique. “J’adore la maîtrise d’œuvre, être sur place, comprendre les gestes, les contraintes. L’architecture ne s’arrête pas au dessin.”
Une conviction nourrie par son parcours : avant ce projet, elle travaillait sur de grands programmes, une échelle qui finit par la fatiguer. “J’avais envie de revenir à quelque chose de plus humain, de plus concret.”
Le projet est aussi une aventure familiale. Ses parents cherchaient un lieu pour préparer leur retraite ; elle, un endroit où vivre et travailler. Ils mutualisent l’achat.
“C’était une manière de faire autrement, ensemble.”
Mais ce qui fait l’originalité du projet, c’est cette incroyable façade en cobogo, ces modules préfabriqués permettant de construire des murs offrant une ventilation constante.
Un dispositif de double peau, autoportant, composé de 396 modules en béton teinté dans la masse. Tous fabriqués à la main par Anaïs Magnabal, elle-même.
La façade en cobogo a été montée ligne par ligne
“J’en ai fait environ 420. J’ai reçu les moules du Brésil”. En Amérique du Sud, où elle a vécu, elle a découvert l’œuvre d’Oscar Niemeyer et ses jeux de filtres et de protections solaires.
Avec son père, elle teste la solidité, ajuste la couleur, ajoute de la fibre de verre. “Mon père avait conçu une table vibrante avec des ressorts de voiture, qui m’a permis de produire dix pièces par jour.”

Dix mois durant, chaque soir, le geste se répète. À la pose, le dessin est volontairement non répétitif. Certains modules sont inversés pour éviter tout motif lisible depuis la rue.
“Nous avons monté la façade ligne par ligne. Elle est autoporteuse, reliée par des fers à béton”.
Un dispositif qui fait baisser la température dans la maison
Souvent perçu comme coupant la lumière, le dispositif agit en réalité comme un filtre climatique. Et dans les chambres, l’effet est immédiat.
L’orientation sud-est apporte le soleil, la façade protège de la chaleur estivale et crée un espace tampon. “Je l’ai conçu intuitivement pour gérer le vis-à-vis”, reconnaît Anaïs Magnabal.
Aujourd’hui, l’intuition devient objet de recherche. En partenariat avec l’INSA Toulouse, elle mesure sur un an températures et flux d’air. Une thèse à mi-temps, sur six ans, pour rendre concret ce que le chantier a révélé.
À l’heure du réchauffement climatique, Anaïs veut proposer des alternatives aux protections standardisées
L’enjeu dépasse la maison individuelle. À l’heure du réchauffement climatique, l’architecte veut proposer des alternatives aux protections standardisées, comme les volets roulants.
Constituer un référentiel, transmissible, adaptable selon l’orientation, le matériau, l’espacement des lames.

“Trop de tensions entre architectes et artisans”
Si la maison Cob a été distinguée, c’est aussi pour ce qu’elle raconte du “lien entre conception et fabrication”. Un dialogue que la jeune architecte enseigne déjà, dans un cursus croisé ingénieur-architecte, à l’école nationale d’architecture de Toulouse.

“Il y a trop souvent des tensions entre architectes, artisans et ingénieurs. Moi, je veux reconnecter ces savoirs”, affirme Anaïs Magnabal.
Dans la maison qu’elle habite et où elle a installé son agence, au cœur de ce quartier cossu de l’Est toulousain, Anaïs Magnabal a trouvé plus qu’un toit : un terrain d’expérimentation, et une direction.

