Donald Trump entend remettre en cause l’indépendance de la Fed, la Réserve fédérale américaine, la vénérable banque centrale créée en 1913. Il considère que, puisqu’il a été élu président des Etats-Unis, il est seul légitime à diriger le pays et son économie et la Fed lui doit obéissance.
Cette conception de la démocratie est au cœur de l’illibéralisme des populistes contemporains : celui qui obtient 51 % des voix a tous les droits. Il peut emprisonner ses ennemis, leur interdire de s’exprimer, changer les règles du jeu à sa guise, pardonner à ses amis qui s’étaient fait prendre avec les doigts dans le pot de confiture ou pire encore en train d’attaquer le Parlement du pays…
Depuis de longs mois Donald Trump couvrait de sarcasmes Jerome Powell, le président de la Fed, un républicain qu’il avait lui-même nommé à la tête de cette institution en 2018, pour l’obliger à baisser davantage les taux d’intérêt. Comme celui-ci n’a pas obtempéré suffisamment vite à ses injonctions, Donald Trump vient de demander au ministre de la Justice de porter plainte contre lui à propos d’une sombre affaire de coût de la rénovation du bâtiment de la réserve fédérale. Jerome Powell a répondu via un message vidéo sans précédent le 12 janvier dernier pour dénoncer les pressions exercées par le président américain.
A gauche nombreux sont celles et ceux qui, depuis de longues années déjà, partagent toutefois le point de vue de Donald Trump et remettent en cause le principe même d’une indépendance des banques centrales.
Cette idée s’était pourtant imposée partout après que dans les années 1970 on a assisté à des épisodes récurrents de dérapages inflationnistes dans tous les pays développés. Une telle indépendance est apparue en effet indispensable pour préserver le bien public collectif essentiel que représente une monnaie fiduciaire, c’est-à-dire une monnaie qui ne se matérialise que sous forme de papier pour les billets de banque ou de lignes de code dans des ordinateurs. Sa valeur n’est en effet fondée partout que sur la confiance que le public lui accorde et non plus sur l’existence d’un stock d’or qui la garantit depuis que le président Richard Nixon avait mis fin en 1971 à la convertibilité du dollar en or.
Or, si, comme le souhaite Donald Trump et une partie significative de la gauche française, la politique monétaire des Etats-Unis ou de la France et de l’Europe ne dépendait réellement que des caprices ou des besoins de court terme de l’exécutif en place, on peut légitimement redouter que cette monnaie perde rapidement sa valeur et que le public s’en défie de plus en plus.
Cet exécutif préférerait en effet toujours une politique monétaire laxiste qui l’aide à gagner la prochaine élection en dopant temporairement et artificiellement l’activité. C’est ce que voudrait Donald Trump aujourd’hui dans l’espoir d’éviter le désastre qui l’attend probablement aux « midterms » (les élections de mi-mandat) si celles-ci parviennent à se tenir normalement à l’automne prochain. Or une telle politique aurait nécessairement pour effet de doper l’inflation en gonflant excessivement la masse monétaire en circulation avec à terme le risque d’un emballement inflationniste incontrôlé comme celui qui a déstabilisé l’Iran ces derniers mois.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une banque centrale indépendante doit pouvoir faire ce qu’elle veut sans rendre de comptes à personne.
Elle est tout d’abord toujours composée de personnes choisies par le pouvoir politique et confirmées par le Parlement. Comme indiqué précédemment Jerome Powell, républicain, l’avait ainsi été par Donald Trump I, avant de voir son mandat de quatre ans renouvelé par Joe Biden. Les membres du directoire de la BCE sont choisis par les Etats membres de la zone euro.
Cette banque centrale doit ensuite disposer d’un mandat clair donné par le peuple souverain. Ce mandat ne doit pas et ne peut pas être seulement de lutter contre l’inflation. Il doit comporter aussi la prise en cause d’autres dimensions essentielles pour l’équilibre de nos sociétés comme la nécessité de maintenir la cohésion sociale, notamment en limitant le chômage, ou encore de préserver l’environnement, en permettant de réaliser les investissements indispensables pour y parvenir.
Aux Etats Unis, la Fed est chargée de « mener la politique monétaire nationale afin de soutenir les objectifs de plein-emploi et de stabilité des prix ». Le mandat de la Banque centrale européenne est plus centré sur l’inflation que celui de la Fed, même s’il permet aussi une interprétation plus large. Selon l’article 127 du traité de l’Union européenne, « l’objectif principal du Système européen de banques centrales, ci-après dénommé “SEBC”, est de maintenir la stabilité des prix. Sans préjudice de l’objectif de stabilité des prix, le SEBC apporte son soutien aux politiques économiques générales dans l’Union, en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de l’Union ».
Une banque centrale indépendante doit ensuite être soumise à des règles strictes en termes de transparence de ses activités et à un contrôle démocratique régulier devant le Parlement, afin de justifier de la pertinence de chacune de ses décisions par rapport au mandat qui lui est confié. Il faut en particulier s’assurer en permanence que sa politique correspond bien aux intérêts de toute la société et pas seulement ni prioritairement ceux du secteur financier dont elle est par définition proche puisqu’elle est aussi chargée de le superviser. Sur ce terrain il y a encore beaucoup de progrès à faire en Europe pour développer davantage le contrôle de la BCE par le Parlement européen.
On peut, et on doit, discuter des modalités de nomination des membres d’une banque centrale indépendante, du mandat qui lui est confié, des obligations de transparence et de reddition de comptes qui lui sont imposées… mais cette banque centrale ne doit pas être soumise aux ordres de l’exécutif du moment. Si c’était le cas, comme le veut Donald Trump, la valeur du bien public essentiel à nos sociétés que constitue la monnaie serait rapidement remise en cause. Les Etats-Uniens risquent d’en faire la rude expérience au cours des prochaines années si le président américain parvient à ses fins.
Il faut espérer que les frasques de Donald Trump auront permis à toute la gauche française et européenne de comprendre (enfin) pourquoi l’indépendance de la banque centrale est en réalité une nécessité démocratique essentielle… Et au-delà du cas des banques centrales, pourquoi il est vital dans une démocratie d’avoir une stricte séparation des pouvoirs et des autorités de régulation indépendantes. Celui qui a recueilli 51 % des voix n’a pas, et ne doit pas avoir, tous les droits.
BIO EXPRESS
Guillaume Duval, coprésident du club Maison commune et ex-rédacteur en chef d’« Alternatives économiques », a été speechwriter de Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et ex-vice-président de la Commission.
Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

