Enfants des indépendances, nous avons grandi avec la conviction que la souveraineté et la liberté étaient des biens sacrés, arrachés au prix de luttes, de morts et de sacrifices. Elles n’étaient pas de simples concepts politiques, mais des promesses existentielles : ne plus subir, décider par nous-mêmes, écrire notre histoire hors de la contrainte. Pourtant, aujourd’hui, dans nombre de pays du Sud, un mot publié sur un réseau social peut valoir des années de prison. La liberté proclamée s’est transformée en silence imposé.
Au Venezuela, comme ailleurs, les menaces répétées visant l’Iran ou Cuba, les pressions exercées sur la Colombie ont ravivé une angoisse ancienne. En quelques jours, la force est redevenue le langage ordinaire d’une diplomatie de la contrainte. Pour des peuples épuisés par la répression, cette démonstration de puissance fait naître un espoir aussi compréhensible que trompeur : celui de voir tomber un régime oppressif sous l’effet d’une intervention étrangère.
Mais cet espoir est indissociable de la crainte. Lorsque la liberté semble devoir venir d’une domination extérieure, elle cesse d’être une promesse pour devenir un pari. Le cas vénézuélien incarne ce dilemme tragique : la population oscille entre le soulagement possible d’un effondrement du pouvoir et la peur d’une tutelle nouvelle.
La violence n’est plus un ultime recours ; elle est devenue un instrument politique banalisé, mobilisable à tout moment. Le message adressé aux peuples du Sud est limpide : certains Etats s’arrogent le droit de frapper, de sanctionner, de décider seuls, au nom d’un ordre qu’ils définissent eux-mêmes. La souveraineté n’est plus un principe universel ; elle est devenue une prérogative hiérarchisée.
Pour les nations anciennement colonisées – souvent passées d’une domination étrangère à une dictature locale –, ces gestes réveillent une mémoire tenace. Une mémoire qui sait que la force précède le droit, et que le droit international a trop souvent servi à organiser la puissance plutôt qu’à la contenir. L’héritage de ceux qui ont appris que l’ordre du monde se maintient moins par la justice que par l’obéissance.
Une vérité dérangeante s’impose alors : les régimes les plus oppressifs et les plus sanguinaires ne sont pas nécessairement ceux que l’on renverse. Ceux qui tombent sont ceux qui cessent d’obéir. La brutalité d’un pouvoir n’est pas, en soi, un critère de disqualification internationale. Tant qu’un régime reste aligné, prévisible, utile – qu’il garantit l’accès aux ressources, la coopération sécuritaire, le contrôle des flux migratoires ou l’équilibre géostratégique –, ses crimes sont tolérés, relativisés, repoussés à l’arrière-plan. Les prisons se remplissent, les opposants disparaissent, les élections sont vidées de leur sens, les Constitutions réécrites en fonction des circonstances, mais le régime demeure fréquentable. La répression devient une affaire intérieure, un dommage collatéral de la « stabilité ».
Le droit international révèle ici toute son ambiguïté. Il n’est pas né contre la force, mais avec elle. Il la canalise sans l’abolir. Certains Etats bénéficient d’un droit à l’erreur, au temps long, à la correction progressive. D’autres, notamment ceux dotés de ressources stratégiques ou occupant une position géopolitique sensible, paient chaque écart au prix fort.
Que le régime de Nicolás Maduro ait été autoritaire ne justifie pas tous les moyens employés contre lui. Lorsqu’une puissance agit unilatéralement, hors de tout cadre multilatéral clair, elle ne libère pas un peuple : elle déplace le centre de décision. La tyrannie peut tomber ; la dépendance demeure. L’histoire récente – de l’Irak à la Libye – a montré que la destruction d’un régime n’équivaut pas à la construction d’une souveraineté.
Ce qui se dessine à travers ces épisodes n’est pas le retour de l’ordre, mais l’effritement d’un droit qui ne tient que tant que les puissants acceptent de s’y soumettre. Lorsqu’ils s’en affranchissent, le droit devient un langage de justification, non une limite. La violence cesse d’être l’exception : elle est normalisée, administrée, rationalisée. Les grandes puissances ont peut-être oublié ce que produit un monde gouverné par la contrainte. Les peuples qui l’ont subie, eux, s’en souviennent. Ils savent que banaliser la violence au nom de l’ordre ne construit ni la paix ni la liberté, mais un monde où la peur redevient la norme.
Les peuples du Sud ne demandent ni la charité ni l’indulgence. Ils demandent un droit fondamental : celui de se transformer par eux-mêmes, sans être écrasés de l’intérieur ni punis de l’extérieur. Leur mémoire n’est pas tournée vers le passé. Elle est un avertissement adressé à l’avenir.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

