« Uniquement nous, les Vénézuéliens, sommes conscients de tout ce dont nous avons souffert, de tout ce que nous avons vécu, dans notre cœur et notre psyché, à cause de cette dictature. Pour nous, il est presque impossible de ne pas ressentir d’espoir en ce moment. C’est peut-être pour cette raison que, pour beaucoup, il est difficile de nous comprendre. Il est difficile pour des personnes étrangères à cette souffrance de saisir ce que la fin du dictateur signifie pour nous, après des années de luttes, d’élections volées, et de morts. A l’instant du 3 janvier, l’espoir d’un futur sans dictature s’impose aux règles du droit international. Ce que nous ressentons, les Vénézuéliens, aujourd’hui, va au-delà de toute conséquence néfaste que ces actions peuvent avoir pour le monde. Il y aura des think tanks, des académiciens, des experts pour étudier l’impact de tout cela. Mais nous, nous pouvons simplement parler de la douleur d’avoir été témoins, avec beaucoup de frustration, de la destruction de notre pays. »
Voici le message que j’ai reçu de mon père le lendemain de la capture de Nicolás Maduro, le 3 janvier. Pour la première fois, nous, les oubliés de la gauche européenne et latino-américaine, décidons d’oublier le monde. Pour un moment, nous décidons de penser uniquement à nous et de ressentir un peu de soulagement après cet événement. Cela n’est pas une tâche facile, voire impossible, pour moi, qui, depuis onze ans habite en France. Encore moins facile, quand tous mes engagements, amitiés, et luttes sont à gauche. Encore moins facile, car je suis convaincue qu’une intervention américaine ne peut vraiment apporter du bonheur.
En quelques d’heures, j’ai vu la création de tout type de contenus sur le Venezuela venant des influenceurs que je suis et j’admire. La plupart manquaient d’un élément indispensable : notre souffrance, notre vécu, notre voix, notre histoire. Je lisais avec stupéfaction la légèreté avec laquelle ils ont ignoré les atrocités de cette dictature. C’était comme si dénoncer la cruauté du dictateur et souligner le risque que cela représentait pour l’ordre mondial étaient deux choses mutuellement exclusives. Et comme si le monde attendait de nous choisir l’un des deux. Si on entend la voix de ceux qui sont là-bas, on se rendra compte que ce n’est pas possible de faire ce choix.
La dictature détruit tout
« Combien de temps durera l’intervention des Etats-Unis au Venezuela : trois mois, six mois, un an, plus longtemps ? », demandent les journalistes du « New York Times ». « Beaucoup plus longtemps », répond Donald Trump. Je lis cela sur X, une plateforme que beaucoup ont quittée mais sur laquelle, silencieusement, je suis restée en me disant : « C’est important de l’avoir au cas où quelque chose se passerait au Venezuela. »
En tant que Vénézuélienne, il y a toujours cette part de moi prête à ce que quelque chose arrive, parce que depuis petite, « quelque chose est en train de se passer ». Les Vénézuéliens de ma génération, nés l’année d’un coup d’Etat, sont marqués par l’anticipation constante de ce qui vient. Tristement, l’histoire nous a montré que ce qui vient peut toujours être pire. En même temps, cette condition nous permet de voir les petites victoires au milieu du chaos et de croire au changement. Paradoxe existentiel de tout Vénézuélien : savoir que nous allons mal, tout en continuant à sentir que nous avançons.
Ceux d’entre nous qui sommes à l’extérieur, qui avons été forcés de migrer, nous pouvons nous permettre un certain cynisme, voire du désespoir. Ceux qui sont restés, non. Ou s’ils le font, ils le paient très cher. La vie continue. Au milieu de l’incertitude, ceux qui travaillent doivent aller à leur bureau, le chat a besoin de litière, le réfrigérateur tombe en panne à cause des coupures d’électricité, il faut faire le marché et célébrer les anniversaires. On pourrait dire que la vie continue aussi pour ceux d’entre nous qui sommes à l’extérieur. Mais ce matin-là, le 3 janvier, de ma fenêtre, je voyais les toits de Paris et, depuis la fenêtre de certains Vénézuéliens, on voyait la fumée.
Les réponses au tweet allaient de « sûrement que ce “beaucoup plus longtemps” sera bien meilleur que l’éternité durant laquelle le chavisme a détruit le pays » à « j’espère qu’ils transformeront le Venezuela en un Etat associé des Etats-Unis comme Porto Rico ». L’un disait : « Moi, j’espère que ce sera pour toujours. » Les 105 réponses que j’ai lues allaient dans ce sens. La dictature détruit tout, même la capacité d’aimer notre propre liberté. La dictature nous a retiré un système public d’enseignement supérieur dont nous pouvions être fiers, un système de santé, la liberté d’expression, de représentation politique, de justice. Mais, surtout, elle nous a retiré la capacité, en tant que peuple, de nous imaginer libres de toute puissance, de toute ingérence. La réponse que je lis le plus face à la peur d’un contrôle américain est : « De toute façon, nous avons déjà l’ingérence des Chinois, des Russes, des Iraniens, des Cubains. » Cela montre à quel point nous ne sommes pas libres. Aucun peuple ne devrait avoir à choisir entre des contrôles étrangers, ni pire encore, entre un tyran local ou un tyran gringo.
Mon pire cauchemar devenait réalité
La dictature nous a retiré notre capacité à nous voir libres. Les Vénézuéliens croient au pouvoir du vote – notre participation à chaque élection le démontre. Les élections de 2024 sont un exemple de la façon dont, malgré tout, il existe un désir vivant d’un Venezuela différent. « Différent », mais peut-être pas « libre ». Après une campagne électorale obstruée par le régime, le candidat de l’opposition Edmundo González Urrutia, à la main de la leader María Corina Machado – injustement interdite de se présenter aux élections – a gagné avec 67 % de votes. Ces résultats n’ont pas été reconnus par le gouvernement et ont reçu pour réponse une répression sans précédent. Le gouvernement a refusé de publier le détail des résultats bureau par bureau, ainsi que les procès-verbaux complets, comme c’était d’usage. Uniquement 70 000 Vénézuéliens à l’étranger ont eu le droit au vote et pourtant nous sommes une diaspora de presque 8 millions de personnes.
Certains me diront : mais quand avons-nous été libres, Camila ? Peut-être que dans ce texte, je ne parle pas de faits, car on pourrait soutenir qu’aucun pays colonisé ou dépendant d’une ressource naturelle n’est réellement libre. Je parle du désir de liberté, de l’utopie comme force motrice, de la capacité de rêver au milieu du chaos. Au moment où nous abandonnons, ne serait-ce qu’en pensée, notre capacité d’agir, nous perdons notre liberté. Mais l’unique responsable de cela est la dictature, qui a vidé de leur sens des mots comme « liberté », « souveraineté », « révolution ».
Samedi 3 janvier, je me suis réveillée à 9h30. Tard, pour moi. Ma tante, qui était chez moi, me dit dans ma cuisine : « The US is bombing Venezuela. » (« Les Etats-Unis bombardent le Venezuela. ») Ma tante est une citoyenne américaine mariée à un Vénézuélien. Je ne peux pas imaginer ce que l’on peut ressentir lorsque son pays bombarde le pays où ses enfants sont nés et où elle a vécu treize ans.
J’ai écouté et, au fond de moi, mon pire cauchemar devenait réalité. Cela faisait des mois que je disais à mes parents d’acheter des conserves, qu’une attaque me semblait imminente. Mais personne ne dit cela en y croyant complètement, encore moins dans un pays qui n’a jamais, dans son histoire républicaine, été attaqué de cette manière par des forces étrangères – le dernier événement de ce type date de 1902. La dernière fois que des explosions ont été entendues et vues sous le ciel de Caracas, c’était en 1992, lors du coup d’Etat raté mené par Hugo Chávez et un groupe de militaires, parmi lesquels Diosdado Cabello, actuel ministre de l’Intérieur. Quand je leur disais d’acheter de l’eau et de la nourriture non périssable, je pensais toujours : « Peut-être que j’exagère. »
Rien ne te prépare à voir ta ville brûler
Peu importe que cela fasse plus de dix ans que je travaille avec des personnes ayant fui des dictatures, des régimes oppressifs, des guerres. Peu importe que mon compagnon étudie la guerre et que ce soit un sujet dont on parle à la maison, non pas sous un angle de géopolitique mais depuis l’expérience vécue de ceux qui la subissent. Peu importe à quel point on peut être rationnel. Rien ne te prépare à voir ta ville brûler.
Je suis allée dans ma chambre, j’ai pris mon téléphone, j’ai écrit à mes parents. Ils m’ont répondu qu’ils allaient bien mais qu’ils s’étaient réveillés au bruit des avions, des bombes et des vitres qui tremblaient. Je les ai appelés, j’ai parlé avec eux, j’ai ouvert X. J’ai vu une première vidéo : ma ville natale dans l’obscurité de la nuit, les bombes qui tombent. J’ai vérifié que la vidéo était réelle, qu’elle n’avait pas été générée par intelligence artificielle, et là j’ai pleuré. J’ai pleuré. Personne ne souhaite voir sa ville sous les bombes. Quelques instants plus tard, je vois le communiqué annonçant que Nicolás Maduro avait été capturé. Je n’ai pas ressenti de joie, j’étais encore sous le choc de ce que mes yeux avaient vu. Ce soir-là, j’ai fait des arepas. Elles avaient le goût d’un câlin.
Plusieurs jours ont passé et je ne ressens toujours pas de joie. Je suis l’actualité sans relâche, je me couche tard. Je cache mon angoisse derrière des analyses politiques que je partage avec mon père, à qui je demande d’effacer le message après l’avoir lu. Et quand la nuit tombe, je regarde les murs de ma maison : la plupart sont couverts d’œuvres d’artistes vénézuéliens ; je vois les boutons de la plante « dame de la nuit » que j’ai rapportés du jardin de ma grand-mère à Caracas en août, avec l’espoir d’avoir ce vert et cette odeur dans mon appartement un jour ; je vois le couvre-lit tissé par des artisans de l’Etat de Lara, qui m’accompagne depuis que je suis jeune… Toute mon existence est cette nécessité constante de garder le Venezuela près de moi, vibrant en moi.
Je ressens de la joie
Le cœur lourd, j’aide à rédiger des communiqués pour demander la libération des prisonniers politiques ; j’essaie de mener une discussion civilisée avec des professeurs de l’université où j’enseigne ; je réponds aux imprécisions publiées sur Instagram par des influenceurs que je suis ; j’ignore les harcèlements que je reçois à cause de mes réponses ; je lis et réponds aux messages de soutien que m’envoient des gens que je connais. Le cœur lourd, j’écoute le bruit assourdissant des réseaux sociaux et des voix jusque-là silencieuses sur le Venezuela, qui crient plus fort que moi-même.
Je nous vois réduits à un morceau de terre riche en minéraux, à une partie d’échecs géopolitique, à un argument pour dénoncer l’atrocité qu’est le gouvernement de Donald Trump, voire à un instrument politique dans le discours du Premier ministre français. En plein congrès, Sébastien Lecornu a interpellé une députée « insoumise » ayant refusé de nommer Nicolás Maduro pour ce qu’il est : un dictateur. Le Venezuela, soudain, est dans toutes les bouches, sans que l’on connaisse vraiment son goût, son odeur, ses couleurs et sa force.
Je termine ces lignes et je lis qu’un nombre important de prisonniers politiques sont en train d’être libérés à l’instant même. Pour la première fois, sans me soucier du comment, je ressens de la joie. Certains sont morts en prison, d’autres ont été torturés, isolés de toute communication avec leurs familles et leurs avocats, sans procédure régulière. Aujourd’hui, ils sont libres. Aujourd’hui, peut-être, ils dîneront avec une arepa et elle aura le goût d’un câlin.
BIO EXPRESS
Camila Ríos Armas est présidente de l’association française ayant pour objet l’intégration des personnes réfugiées et migrantes SINGA, directrice de l’association UniR Universités et Réfugié.e.s, et enseignante à Sciences Po Paris.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

