Depuis trois jours, les agriculteurs de la CR46 (Coordination Rurale) se sont installés sur le rond-point d’entrée de l’autoroute à Montfaucon. Un campement de fortune qu’ils ne sont pas près de délaisser. On a passé une nuit avec eux, on vous raconte.
À cette heure-ci, d’ordinaire, ils sont dans leurs étables ou dans leurs champs. Ce vendredi soir, ils sont « aux remparts ». Le rond-point, situé à l’entrée de l’autoroute A20, à Montfaucon, est devenu une cuisine à ciel ouvert, un salon de débat et un dortoir précaire. Bienvenue au camp de fortune des agriculteurs de la CR46 (Coordination Rurale).
Cela fait trois jours. Trois jours que le blocage tient. Ce n’était pas le plan initial, mais ils ont toujours un plan B. « Dans le monde agricole, on est en système D toute l’année, donc on est capable de s’installer n’importe où ! » plaisante légèrement Clément Desport, coprésident de la CR46. Jeudi, lorsqu’ils sont arrivés tout feu tout flamme, ils voulaient occuper l’autoroute. Dans leurs têtes, c’est le seul moyen de faire entendre leurs voix, trop souvent balayées. La préfète, Claire Raulin, ne l’a pas autorisé. Alors, les agriculteurs, toujours en colère, se sont repliés sur le rond-point.

« Va au lit, tu dois être fatigué ! »
La nuit s’est installée. L’air est glacial. La route bloquée serait presque silencieuse sans le bourdonnement des générateurs électriques, des moteurs des tracteurs qui chauffent ou du crépitement d’un feu de palettes. Autour, quelques agriculteurs tentent de se réchauffer. Au loin, on entend des voix. Elles se heurtent à des bottes de paille. Pour voir ce qu’il se cache à l’intérieur, il faut braver la boue. « Ne glissez pas ! » lance un agriculteur, muni de sa lampe torche. L’entrée est bien dissimulée. Derrière le foin, qui protège du vent, une tonnelle. Étonnamment, il ferait presque bon à l’intérieur. C’est ici que se regroupent les manifestants. Ce vendredi, ils sont une trentaine à tenir bon.

Un repas chauffe sur une petite gazinière de fortune, posée à même le sol. Il est presque 23h, et les paysans terminent leurs repas. « Pour se nourrir, on sollicite les partenaires avec qui on travaille toute l’année. On leur demande de renvoyer l’ascenseur. On peut manger des magrets de canard de La Quercynoise ou encore des steaks hachés de l’atelier de découpe de Saint-Céré. Certains supermarchés jouent le jeu. C’est une forme de soutien, même si on aimerait le voir dans leurs rayons le reste de l’année », glisse l’éleveur. Certains Lotois qui soutiennent l’action, leur apportent parfois des victuailles. Des palettes en bois font office de tables. Dessus, on y trouve un peu de tout. Du fromage, du pain, des gâteaux, de quoi se faire un café. Dans leurs mains calleuses, ils tiennent fermement leurs gobelets. Une façon d’apporter un peu de chaleur à leurs corps.

Le repas est terminé, mai la nuit ne fait que commencer. Pendant que certains veillent, d’autres partent dormir. Dans leurs tracteurs ou leurs voitures, moteur allumé pour avoir le chauffage. Cette nuit, les températures ne dépasseront pas les 5°. « Va au lit, tu dois être fatigué ! C’est déjà tard pour toi ! » s’amusent-ils lorsque la relève est faite. Le lendemain, tous ceux-là rentreront dans leurs fermes. Leurs bêtes ont toujours besoin d’eux. Et quand ils le pourront, ils reviendront sur le barrage. Une rotation millimétrée pour que le rond-point reste occupé.
« On demande un revenu digne »
« Ce ne sont pas des vacances. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’on fait ça, c’est éprouvant physiquement et mentalement », souligne Clément Desport. Cette fois, les agriculteurs ne comptent pas baisser les bras. Ils resteront ici tant que leurs revendications n’auront pas trouvé écho auprès du gouvernement. « Je pourrais dérouler un parchemin ! », glisse le coprésident. Il complète, écouté attentivement par ses camarades : « Ce qui est sûr, c’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est la DNC et l’abattage systématique des cheptels. La Pac 2027 va être catastrophique. On demande un revenu digne pour ce qu’on fait. En France, on est plus de 80 % à être en dessous des 800 €. »
Au cœur de la tonnelle, les langues se délient. Dans le Lot, aux élections de la chambre d’agriculture l’année dernière, il y avait environ 3 700 exploitations. Dans cinq ans, elles seront moitié moins. Une perspective qui leur fait peur. Craindre pour leur avenir. Leurs visages sont fatigués, les traits tirés. Mais ils font bloc. « On veut garder nos terres et travailler. »

Les agriculteurs partagent leurs quotidiens, leurs espérances. L’ambiance est détendue. Quelques blagues par ci, et des rires partagés par là. Mais ils n’oublient pas pourquoi ils sont là. Leurs préoccupations finissent par se refaire un chemin dans la tonnelle. Comme le Mercosur, encore et toujours. « On a un vrai problème avec », souffle Clément Desport. L’accord est en phase d’être ratifié. Il sera signé le 17 janvier. « On peut faire des décrets français, mais ils seront soumis à validation européenne et détricotés. On n’est pas dupes, et ça va attiser la colère. » Dans ses yeux, brille la lueur du feu crépitant, mais aussi une volonté de fer. Celle de ne pas abandonner. L’éleveur conclut : « On est trop tard pour le Mercosur, mais pas trop tard pour sauver l’agriculture française. »

