January 9, 2026

Ecriture inclusive : "Un impact réel pour les petites filles" ou "un geste militant minoritaire" ? Deux experts opposent leurs arguments

l’essentiel
FACE À FACE. Après l’autorisation récente par le Conseil de Paris d’utiliser l’écriture inclusive sur certaines plaques commémoratives, le débat sur cette nouveauté linguistique est relancé. La Dépêche du Midi confronte ici les arguments de deux experts de la langue.

Le Conseil d’État a définitivement validé l’usage de l’écriture inclusive sur deux plaques commémoratives de l’Hôtel de Ville de Paris. Les juges ont estimé que les mentions “Conseiller.e.s” et “Président.e.s” ne portaient pas atteinte à la neutralité du service public, mettant fin à quatre ans de procédure. La Dépêche du Midi ouvre le débat avec les regards croisés de deux experts.

Julie Abbou, enseignante-chercheuse* : “Il n’est pas question d’imposer quoi que ce soit”

Vous vous opposez à la politisation de l’écriture inclusive par ses opposants ?

L’écriture inclusive a été saisie comme un point de débat politique, boursouflé par la question nationale, érigé en porte-drapeau de ces enjeux. Souvent, des gens mettent tout en pièces pour relancer un débat qui n’existe même pas. C’est une fabrication de la polémique, qui se construit et se réenflamme surtout par ses opposants, saisis d’une forme de panique morale, avec cette idée que “tout se perd”. L’idée que la langue est garante de la nation, c’est une vision très française. Cela donne lieu à des paniques morales, alors même que la France traverse un moment particulier, avec des avancées historiques plutôt progressistes (prise en compte des féminicides, constitutionnalisation de l’IVG).

Quel impact positif voyez-vous dans l’écriture inclusive ?

L’écriture inclusive n’est pas une seule chose mais il y a beaucoup de pratiques différentes. C’est très volatil. Elle permet de visibiliser les femmes. On sait par exemple que les petites filles se projettent davantage quand un métier est écrit au féminin, il y a un impact réel. Il y a aussi les questions de non-binarité, qui trouvent ainsi une forme de représentation.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’elle déforme la langue française ?

La langue évolue tout le temps. Ce n’est pas nouveau, l’écriture inclusive se faisait déjà il y a 40 ou 50 ans. Il y a un pur fantasme, personne n’a jamais annoncé vouloir changer la littérature ou les grands récits. Il n’est absolument pas question d’imposer quoi que ce soit. On a toujours utilisé des tirets en français, des “(s)” à la fin de certains mots. C’est un faux débat à ce niveau-là.

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Que pensez-vous des plaques commémoratives en écriture inclusive ?

C’est une mauvaise idée. Les plaques commémoratives ont vocation à rappeler, au-delà des personnes ou des événements commémorés, des valeurs qui rassemblent. Or bien des gens ne se reconnaissent pas dans l’écriture inclusive et lui sont même hostiles. Ils la ressentent comme agressive. Elle est perçue comme un geste militant. Quoi qu’on en pense, les plaques commémoratives comme les discours publics ne sont pas les lieux pour cela. Comme son nom ne l’indique pas, l’écriture inclusive exclut.

Pourquoi y êtes-vous opposé sur la forme ?

L’écriture inclusive est à la fois laide et illogique. Les points médians qui coupent les mots en deux, les suffixes mixtes dans des mots comme « acteurices » : je ne suis pas certain que la langue y gagne. Et quand on écrit « iel » à la place « il ou elle », on place le « i » du masculin devant le « e » du féminin, ce qui reste une forme de hiérarchie. On n’en sort pas. C’est absurde et je ne vois pas ce que cela apporte.

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Pensez-vous que cela va s’inscrire dans le temps ?

Il y a quelque chose de microcosmique dans ce combat, presque dérisoire, et on l’oubliera vite comme on a rapidement oublié les mois du calendrier républicain (frimaire, nivôse, etc). Il y a là un phénomène de mode qui ne perdurera pas. En 2050, « iel » rappellera les années 2020. De toute façon, la langue est indocile et il faut être naïf pour croire qu’on peut la façonner selon sa volonté.

Que conseillez-vous, donc, pour faire évoluer la langue ?

Je comprends évidemment et partage la volonté d’améliorer les conditions d’égalité et de parité, mais je ne suis pas sûr que ce moyen soit le bon. Il crispe. On devrait plutôt en profiter pour chercher des formules au sein de la langue telle qu’elle existe, par exemple « Chères et chers tous et toutes ». La langue appartient à tout le monde et une parole publique doit utiliser la langue de tout le monde. Et si elle évolue, c’est pour ainsi dire d’elle-même. On ne décide pas à sa place.

* enseignante-chercheuse au département politique, culture et société de l’Université de Turin

** docteur en langue française et professeur au lycée Henri IV à Paris.

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