December 27, 2025

ENTRETIEN. L’affaire Vinatier, le signe d’un dégel des relations Russie-France ? "Poutine veut diviser les Européens" selon Nicolas Tenzer

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Alors que le chercheur français Laurent Vinatier reste détenu en Russie, les signaux contradictoires entre Paris et Moscou se multiplient. Entre volonté de dialogue et fermeté diplomatique, Nicolas Tenzer, expert de la Russie, analyse les dessous d’une affaire qui dépasse le cadre judiciaire.

L’affaire Laurent Vinatier, ce chercheur français arrêté dans la capitale russe en juin 2024 pour “espionnage”, continue de crisper les relations franco-russes. La Russie a “fait une proposition” à la France sur ce dossier brûlant. Dans un contexte de tensions exacerbées par le conflit en Ukraine, Nicolas Tenzer* apporte un éclairage sur la situation actuelle et une possible désescalade entre Paris et Moscou.

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La Dépêche du Midi : Une issue favorable peut-elle être trouvée autour de la situation de Laurent Vinatier et si oui, par quels moyens ?

Nicolas Tenzer : Il est extrêmement difficile de se prononcer sur ce type de situation car, par définition, les négociations sont tenues au secret le plus total. Il faut appeler les choses par leur nom : Laurent Vinatier est un otage. Nous sommes dans une configuration similaire à celle d’otages détenus par des groupes terroristes comme l’État islamique ou Al-Qaïda. Moscou a annoncé avoir transmis des propositions à la France, mais nous ne savons absolument rien de leur contenu réel.

Toute la question est de savoir si ces conditions sont acceptables pour la France…

Précisément. Paris a une volonté normale et compréhensible de voir Laurent Vinatier rentrer en France. Mais quel est le prix à payer ? Malgré le drame humain et sa situation, la France ne peut pas céder sur certains principes fondamentaux. C’est tout l’enjeu.

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Laurent Vinatier serait désormais mieux traité en détention. Est-ce un signe de clémence de la part du Kremlin ?

Il est probable qu’il ne soit pas traité comme Alexeï Navalny ou les prisonniers de guerre ukrainiens, dont on connaît le sort atroce. On peut penser qu’il est “relativement” moins maltraité, car il représente une valeur d’échange mais cela reste une détention arbitraire dans un système répressif.

Vladimir Poutine a affirmé ignorer l’affaire Vinatier avant de déclarer : “Nous ferons tout notre possible”… Quel crédit faut-il accord à sa parole ?

Dans le système russe actuel, tout dossier sensible touchant aux relations internationales remonte directement au chef du Kremlin. Poutine savait parfaitement qui était Laurent Vinatier dès le premier jour. En jouant l’ignorant avant de promettre son aide, il joue une partition de communication classique. Personne n’est dupe, mais désormais, il ne peut plus nier son implication directe.

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Emmanuel Macron a récemment évoqué l’utilité de reparler à Poutine. Ce dialogue est-il opportun ?

Indépendamment de l’affaire Vinatier, je ne vois pas l’utilité de parler à Poutine. La dernière tentative en juillet n’a été qu’un long monologue de propagande de sa part. Poutine veut subjuguer l’Ukraine et déstabiliser l’Union européenne, et la France en particulier. Lui parler, c’est prendre le risque de normaliser un homme visé par un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre. Le Kremlin utilise systématiquement ces échanges pour diviser les Européens en disant : “Voyez, Emmanuel Macron me parle, mais les autres refusent.” Si conversation il doit y avoir, elle devrait être collective, avec Keir Starmer ou Ursula von der Leyen, pour préserver l’unité.

Que cherche réellement le président russe en se disant prêt au dialogue avec la France ?

C’est un jeu cynique. Il veut affaiblir les alliés et créer des canaux de discussion séparés. Pour lui, les vraies négociations se font avec Donald Trump, qu’il a dans la poche. Les Européens, il cherche à les marginaliser. Sur quoi pourraient-ils discuter ? Il ne peut y avoir de concessions sur les réparations de guerre ou la justice internationale.

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Certains voient dans ces échanges l’amorce d’une désescalade entre Paris et Moscou. Partagez-vous ce sentiment ?

Absolument pas. On ne désescalade pas face à un ennemi aussi radical qui multiplie les actes d’hostilité. Nous faisons face à une entreprise de guerre totale. C’est la Russie qui ne cesse d’escalader ; il n’y a aucune raison de croire à un dégel tant que les fondamentaux de l’agression russe restent inchangés.

*Auteur de “Notre Guerre. Le crime et l’oubli : pour une pensée stratégique” aux éditions de l’Observatoire, paru en poche en 2025.

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